mercredi 25 mars 2020

ZELIENOPLE : "hold you up"


 "Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir" (René Char)

 
Planqué dans la brume électrique derrière laquelle ils peuvent tranquillement distiller leur mélancolie album après album, Zelienople est une de ces trop discrètes anomalies qui peuplent le continuum musical. Jamais entendu parler de ce quatuor originaire de Chigago, malgré une vingtaine d’années d’activité; et pas sûr que la presse un peu plus spécialisée en sache forcément plus. Il existe un préfixe passe-partout pour étiqueter ce type d’objet musical indéterminé : « Post- ».  Ce  qu’on y accole derrière  importe peu. Là, on doit se situer dans le registre inédit du post-intimisme
Sensation persistante que l’album a été enregistré dans le salon d’une maison de campagne, on pénètre dans leur univers brouillé sans jamais réussir à en atteindre le centre, à flotter dans un velours de périphérie, contours fuyants et jamais définis (« post- »…). Leur pop hantée s’articule antre tensions jazzy et textures de drones qui se fondent en échos nostalgiques.
On ressort de la maison, légèrement troublé : ivresse tranquille d’une soirée abreuvée de bons vins. 


L'Un.


ZELIENOPLE : Hold you Up (Miasmah 2020) 

mardi 10 mars 2020

SUBMERGED & Julia ZANKE "Nachhall aus Stein"

 like a rolling stone ??

Sortir des sentiers battus et rebattus par les rythmiques habituellement compilés par Kurt Gluck (aka Submerged) pour accéder à cette zone d’inconfort étrangère à nos sens cachés.  Concept album s’il en est. Une déambulation minérale dans les couloirs emplis des silences vibratoires du Mineralieren Museum d'Essen. Kurt et Julia Zanke découvrent tout un  monde de possibles aux contours métamorphiques, et se livrent à une exploration minutieuse d’un instrumentarium inédit (lithophone, phonolithe, bols en quartz, divers cailloux, ardoises, roches prismatiques et lits de graviers). Exercice de style qui prend la forme d’une table rase pour nos deux protagonistes : à l’instar d’écoliers émerveillés en classe découverte, l’approche est ludique et ouverte à tirer ainsi de la roche son essence sonore cachée, ou un grondement aux échos métamorphiques. S’essayer au bruit du geste: réapprendre à faire vibrer, concasser, frotter ou piler la roche pour en extraire son essence sonore. La contemplation se perd en échos lointains et trouble à peine les particules de poussière en suspension dans les couloirs assoupis du musée.
On est là aux marges d’une ambient music à la fois rituelle et préindustrielle, à l’aube de tout commencement en fait, sagement ébahis à écouter une pierre polie.



L'Un.


SUBMERGED & Julia ZANKE "Nachhall aus Stein" ( OhmResistance. 2019)




dimanche 9 février 2020

ACTION BEAT & G.W SOK : a remarkable machine

Cette rencontre « plaisir » met en scène la machine a live qu'est Action Beat, un monstre rock de dix personnes (actuellement « réduite » à 8) composé de deux batteries, deux basses, des guitares...bref une excroissance boursouflée du power trio d'origine. Celle-ci dans une lucidité incroyable, invite l'ancien chanteur de The Ex à faire du The Ex.
On ne peut que saluer le résultat ! Retour à Joggers & Smoggers ou Mubird Shivers, rien que cela. Les guitares dissonantes rivalisent dans un déluge rythmique, un roulé-boulé san fin sur une pente sysiphienne, celle de l'organisation sociétale défaillante, une « Lettre du Jugement », une exécution dans « Sentence Machine », et de la domination de Citizen K. La voix scandée puis chantée se trouve parfois dans un halo de réverbération qui peut rappeler le traitement de voix de Rollins.

Cette association de bienfaiteurs de l'adversité fonctionne à merveille, on se laisse  porter puis bercer par le flot des paroles qu'entrecoupent les roulements des deux caisses claires, rythmes plus assénés que dans la formation néerlandaise mais lorgnant tout autant vers des langueurs de transes, et par les dialogues entre les guitares comme dans « Disappearing Man ». Cette énergie vous la retrouverez en live assurément, une puissance communicative et non agressive, un moment fort, prégnant et mémorable.


L'Autre 


ACTION BEAT & G.W SOK : A Remarkable Machine (Ernest Jenning. 2014)




mardi 21 janvier 2020

THE COMET IS COMING : trust in the lifeforce of the deep mystery


nos lecteurs assidus auront bien remarqué leur absence dans la chronique précédente ! Oubli impardonnable pour un disque qui a pourtant pas mal tourné sur mes platines durant 2019. Réhabilitation express en quelques lignes dythirambiques. L'ironie est que le combo a depuis sorti "the Afterlife"... une autre pépite du même acabit. 


Depuis ses débuts pionniers, le jazz a toujours tenu à dresser des frontières poreuses avec les autres musiques. Public d’esthètes et mauvais coucheurs qui aiment par-dessus tout marquer leur (in)différence, sans hésiter pour autant à chercher l’inspiration dans les champs connexes. Et comme pour tout écosystème, cette perméabilité abonde dans l’autre sens : même prétendu mort ou dépassé, toutes les musiques, du rock au hip-hop en passant par les musiques électroniques, ont incorporé des éléments stylistiques, des boucles ternaires ou cet insaisissable swing ne serait-ce qu’en négatif.
The Comet is Coming est un peu la réponse actuelle en forme d’écho lointain au Shape of Jazz to Come révolutionnaire d’Ornette Coleman : indéfinissable, visionnaire, avec de l’enthousiasme à revendre.
Trio prolixe d’activistes irréductibles de la scène londonienne, ce troisième opus, à grands coups de coudes stellaires et appuyés à Sun Ra, et quelques accolades bien placées à Pharoah Sanders ou Alice Coltrane, inscrit son sillage dans le foisonnement mystique des années 70’s qui commençaient sérieusement à électrifier le propos (déviant) du jazz (on pense très fort « Sextant » ou « Head Hunters »…).
Si beaucoup de leurs contemporains délivrent au kilomètre un succédané de (post ?) jazz propre et bien exécuté, nos Comets se démarquent avec un propos œcuménique totalement assumé non dénué d’une espièglerie souvent potache et communicative, et une énergie brute qui puise dans les scories du rock. Attitude.
Son gras et mal fagoté.
Ce ne sera probablement jamais assez jazz pour les puristes figés, pas plus que rock pour les binaires affligés, mais ce petit brulot cosmique et légèrement flippé aux entournures se montre suffisamment généreux pour convaincre les indécis du milieu aux chakras ouverts.

L'Un.


THE COMET IS COMING : trust in the lifeforce of the deep mystery (Impulse. 2019)