lundi 14 avril 2014

OISEAUX TEMPETE ...ou plongeons un peu au coeur de la tourmente...

Lorsqu’à la première écoute d’un disque on  commence flanquer des épithètes  dans tous les sens,  à lui trouver pleins d’analogies  avec d’autres illustres artistes, c’est peut-être précisément qu’on tient là un album qui ne ressemble qu’à lui-même, qui en rien ne mérite qu’on lui accole le petit qualificatif  putassier qui rangera sagement l’ovni dans une catégorie pré-mâchée  pour le bonheur bonheur du consommateur compulsif de musique au gigaoctet… 
En fait, on ne parle même pas de rock ici, mais on déroule nappes, ambiances et climats, comme d’autres font la pluie et le beau temps pendant un avis de tempête. Ample trio de musique instrumentale dont les seules voix parcourues proviennent  d’enregistrements glanés sur le fil tendu de rencontres, les Oiseaux Tempête  pratiquent  l’art consommé de la nuance en demi  teintes  comme une plongée toute en retenue dans l’œil du cyclone. Longs arpèges de guitares grises. Les morceaux prennent le temps de se poser dans un temps cotonneux qui s’étire. La basse entretient les braises. Quelques touches de field recording qui ancrent un propos sombre et tendu dans une réalité à fleur de peau. On essuie un grain à prudente distance entre de longues accalmies. Ce goût de requiem aussi fragile qu’un obsessionnel battement d’ailes. Echos crépusculaires. Invitation au voyage désabusé vers des zones insoupçonnées de notre conscience résiduelle. Il y a là dessous un discret concept, éminemment social et politique, qui donne le cap à cette équipée. Comme une colère sourde nourrie de ces drames silencieux dont le trio rend compte, passeur de témoin et  flâneur aguerri aux déroutes d’un monde occidental vacillant, le notre. Ambition simple de nous narrer l’histoire d’un temps arrêté qui s’écoule sur des existences de bas-côté plombées.  De l’art et la manière d’accoucher de la bande-son poignante  de notre splendide déconfiture sociale shootée en plein vol. 

L'Un

OISEAUX TEMPETE : s/t  (SubRosa. 2013)




mercredi 2 avril 2014

Greg FOX : "Mitral Transmission"




Un « disque de batteur » en solo devient intéressant précisément quand celui-ci ne joue PAS de son instrument, à moins qu’il ne le détourne. Il révèle une personnalité musicale complexe, souvent mise en sourdine par les exigences plus binaires de la vie en groupe... On pense aux trajectoires électroniques de Jason Kahn,  Andrea Belfi ou Burkhard Beins, ou celle toute en poésie d’un Thomas Belhom.
Même derrière ses futs, Greg Fox est de toute façon un peu plus qu’un batteur, adepte beatnik d’une polyrythmie sans concession. Il aura auparavant officié dans un (très bon) groupe de black métal atypique (Liturgy), pour devenir le pivot central du power trio Guardian Angel, sensation écolo-hipster newyorkaise du moment (qui aura sorti en parallèle un tourbillonnant « Spiritual Emergency » hautement recommandé). Un batteur en vue qui n’oubliera pas d’aller se ressourcer en toute humilité dans l’antre de Milford Graves, batteur lui aussi, légende du free-jazz, gourou et guérisseur holistique ( !!).
Et c’est cette rencontre qui aura inspiré le projet solo de Mitral Transmission. Graves a développé tout un attirail permettant grosso-modo d’enregistrer le son, les flux et le rythme cardiaque (>> mitral…), que Fox aura évidemment expérimenté. Le matériau brut résultant de cette « physiophonie » constitue la base de travail de Greg Fox, par la suite séquencée, manipulée et traitée dans les filtres de l’ordinateur.
Le résultat s’apparente à un brouillon de raga improvisé qui ravira Terry Riley, du cyber-gamelan bordélique, des déflagrations de shamisen amplifié, le tout passé à la moulinette de la programmation aléatoire.  Si on occulte le côté inévitablement  new-age de la chose, on appréciera son caractère organique stricto sensu. On est pas bien là, quelques électrodes patchées sur le poitrail, à l’écoute de son biorythme intime ?

L’Un


Greg FOX : "Mitral Transmission" (DataGarden. 2014) 
une interview de Greg FOX sur Noisey (in french !)



(Greg Fox, volcanique dans le trio Guardian Angel (live)...) 


 

lundi 17 mars 2014

The NECKS : "Open"

Définir l’énigmatique trio australien The NECKS, c’est un peu comme revenir sur la définition mathématique de la tangente,  sa musique se renouvelant le plus tranquillement du monde dans un espace circulaire  qui vient toucher  en ses marge le bouillonnement d'un jazz lointain. Une œuvre singulière  qui s’est entêtée à définir les contours diaphanes d’un mouvement perpétuel et minimal en une bonne 15zaine d’albums. « Open » continue de pousser ses explorations sans fond,  avec un titre enclin à la page blanche plutôt qu’en forme de table rase : inamovibles basse, batterie et piano (voire orgue/synthé modulaire) qui se réécrivent à force de tourner en rond. «Open » comme un éclatement de la structure, là où souvent The NECKS proposaient un continuum figé et hypnotique. La tension interne  sans être rompue, se retrouve ici disséquée en séquences « ouvertes » et linéaires.  Si les tintements apaisés du début ne sont pas sans rappeler le mysticisme d’Alice Coltrane, la suite s’engouffre toujours plus en avant dans un télescopage hanté de duos ou solos qui  se cherchent  à coup de notes et vibrations orphelines. Tony Buck réduit son groove à une trame suspendue. Chris Abrahams médite sur une répétition sans fin d’arpèges dénudés. La contrebasse de Lloyd Swanton se réduit souvent à une profonde pulsation.
Climax, relâche, bourdonnement.
Une extase qui se dérobe sous nos pas au fur et à mesure que les strates agencées s’accumulent et s’effacent.

L'Un

The NECKS : "Open" ( ReR. 2013).


mardi 25 février 2014

HEY COLOSSUS : "Cuckoo live life like cuckoo"



Mais quel con.
Un verre de vin dans la main pour éviter que les bras m’en tombent,  le disque passe dans les enceintes chez un pote, et je reste là à me demander comment on peut passer à côté de ce truc monolithique et abrasif à l’époque de sa sortie. On mettra ça sur le compte de mini-enceintes d’ordi. faiblardes.  Plus trop le choix pour dormir la conscience tranquille (et arrêter de se repasser ce Golem en boucle dans la piaule) : plonger les mains dans les vitupérations d'un smegma hurlant qui exhale un lourd parfum coupable de tous les excès noiseux des années  90’s.

Avec 6 ou 7 albums  au compteur, les 6 ou 7 loustics de Hey Colossus ne font pas précisément  figure de « nouvelle sensation du moment » si chère aux médias britanniques que je croyais tout juste bons à enfoncer des manches à balai dans le fondement de la pop (au moins sait-on maintenant qui les enlève). Cette persistance  qui relève de l’acharnement forcené commence à payer, ce fantasque « Cuckoo live life like cuckoo » les extrayant (à peine) de cet anonymat de rigueur qui sied tant à pléthore d’aspirants bruitistes : on est passé là de la chape stoner-doom plombée des débuts, à un truc tout aussi lourd, vicieux et hypnotique, une vague coloration psyché-bluesy rendant l’ensemble plus fréquentable. D’emblée Hot Grave balance un groove opiniâtre martelé, tandis que l’air se raréfie sous la casquette du chanteur possédé. Une prise en main ferme, par les testicules, dans un mouvement de torsion lent et progressif. On régurgite sa bile, alors qu’ « Okktave Dokkter » ralentit encore la charge avec un riff de basse à la Shellac tournoyant au milieu des nappes de voix et de synthés englués. Si la suite se perd dans une rythmique psychédélique de plus en plus appuyée (dérangeant contrepoint vocal sur « How to tell time with Jesus »), le dernier « English Flesh » nous offre le privilège du spectacle  de notre triste délivrance comme une descente sans fin et faussement apaisée en forme de requiem cosmique. 
Pas tous les jours en ces temps de mornes plaintes prédigérées qu’on a l’occasion de se prendre une bonne giclée vicieuse  et hallucinée d’un rock pouilleux à l’excès, à équidistance avec Penthouse, les Swans et the Oxbow qui auraient bouffé tout cru du pâle Wooden Shjips au petit déj’ : « Careful with that axe, Eugene »…

L'Un

HEY COLOSSUS "Cuckoo live life like cuckoo" (MIE. 2013)