lundi 2 mai 2016

3/4HADBEENELIMINATED "A year of the aural gauge operation"


On sait déjà qu'avec pareil blaze à coucher dehors, ils vont nous en faire baver, à suer le burnous sur un chemin de croix  rocailleux. Et ce n'est pas le titre à rallonge qui va nous faire penser le contraire.
Trois quart de quoi ? Des morceaux véreux? De membres du groupes éjectés ?
Une référence à éviter de citer, à moins qu'on ne veuille terrasser par avance un auditoire pourtant acquis à la cause.

3/4HADBEENELIMINATED est un collectif issu de Bologne, qui réunit ce qui se fait de mieux au sein de la scène avant-gardiste italienne, des individualités aux personnalités fortement marquée par l'expérimentation et le plaisir du son pour le son. Quatre idiosyncrasies aux carrières solo exemplaires qui fusionnent ici pour mieux se désintégrer. Avec Claudio Rochetti aux platines, Tony Arrabito derrière les fûts, et Stefano Pilia aux guitares et contrebasse, c'est Valerio Tricoli qui façonne, fignole et traite le son produit en temps réel avec quelques magnétos à bandes, synthés et consoles de mixages. Car toute l'alchimie fuyante du groupe tient dans dans l'interaction permanente entre la façon d'improviser, d’exécuter et de diffuser la musique produite. On débouche sur une œuvre  fragile et totalement habitée, toute en tensions et angles morts-nés, avec ces instants graciles qui n'appartiennent qu'au monde des musiques improvisées.
On sent bien, particulièrement sur le présent « Year of an aural gauge... », que les morceaux partent sur une idée, un fragment jeté au vent, et sont développés par de musiciens qui à défaut de jouer vraiment ensemble, savent canaliser leurs énergies respectives pour mieux se réinventer à chaque fois. Musique de prise de risques en continu qui s'appréhende comme on chercherait à attraper d'une seule main les dessins mouvants de volutes de fumée, alors même que nos pieds se jouent des lignes de failles tectoniques. La navigation se fait à vue, dans un entre-deux où se rejoignent ciel et terre en un confin nébuleux. Dans ce capharnaüm ample et poussiéreux, percent des détails avortés d'une pop champêtre et intimiste, noyés dans de sombres manipulations électro-acoustiques d'un avant-folk cafouilleux.
Rarement la notion de « cinéma pour l'oreille » n'aura été aussi pertinente ; sauf que là, c'est au creux d'une oreille interne extasiée qu'on murmure tout un spectre de chouettes titillements inconnus. Quand le son devient lumière...

L'Un

3/4HADBEENELIMINATED : « A year of the aural gauge operation » (Häpna. 2005).




dimanche 17 avril 2016

ALUK TODOLO : "Voix"


Au premier accord comme lâché en pâture, de pressentir à fleur de peau qu’on s'embarque dans ce genre de truc épique sans vraiment savoir si on parviendra à s’en sortir indemne. Aluk Todolo est un de ces groupes pour qui l’acte musical se fond avec une spiritualité rituelle et incantatoire. Cercles de feu. Part d’ombre d’une communion grésillant avec les masses vibratoires en action. Issu de la scène nébuleuse du black-métal (mes oreilles sont profanes en la matière, mais certaines des excroissances de ce sous-genre s'avèrent pour le moins habitées et passionantes), le trio se réinvente perpétuellement et s’extirpe du carcan originel, échappant à toute tentative de définition réductrice. Post-rock,  en ce qu’on est bien au-delà de l’idiome, à flirter avec l’extase électrique. Free-rock (surtout), pour qui connaitrait un peu leurs filiations secrètes (oui oui, j’ai lu qu’ils connaissaient un gars de Psychic Paramount – donc Laddio Bolocko : la boucle est bouclée en ce qui me concerne, même si je les soupçonne de s’abreuver goulument à la mamelle teutonne du kraut-rock). Aluk Todolo ne fait en fin de compte que perpétuer cette idée hallucinée, née avec Hendrix, que l’essence même du rock réside dans cette énergie brute aux contours indomptables, jamais loin de de la combustion. On se brule les doigts sur les peaux et les cordes, empruntant les mêmes canaux incandescents que les pairs, inspirateurs et prédécesseurs (ooooh, de penser tout fort Caspar Brötzmann Massaker........).
Probablement pas le disque qui va vous faire vaciller le temps d’un instant (« mais comment ai-je pu vivre jusque-là sans truc essentiel ? »). Non. "Voix", loin d’être une évidence qui finira vite classée dans une discothèque d’érudit (de plus en plus souvent réduite un disque dur externe 2,5’’), après quelques écoutes insistantes, s'immisce en reptations dans les sinuosités de votre âme et conscience, non sans avoir au préalable fait vibrer et entrer en résonance vos muscles profonds, un peu comme une première séance de yoga à laquelle on ne croit guère au début. Un disque fermé au fast-flow d'un iPod/Phone/Shit et de l’écoute nomade lo-fi associée,  convoquant plutôt vos vieux systèmes stéréo à transistors, histoire de bien se la coller, là, au point médian entre le plexus et le marteau des tympans saturés… à défaut de les voir en live, affranchis alors de toute limitation sonore. 
Chacun cherche son chien ; d'autres la Voix de leur maître… 


L'Un.

ALUK TODOLO : "Voix" (AjnaOffensive. 2016)

lundi 28 mars 2016

GUM TAKES TOOTH : Mirrors Fold




« quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer »  (H. Michaux)


Bang ! avec ce nom improbable qui vous en colle une dans les dents. Bam ! Bam ! une batterie toute en lourde syncope hallucinée. D’en reprendre une baffe, les nerfs de l’auditeur soumis à rude épreuve : fréquences sombres d’un ayahuasca de synthèse à la formule encore instable.  Bang on a can : trip motörik peuplé d’elfes mutants accrochés à de gibbeuses montagnes russes. La mélodie suave est absente, les nappes entêtantes et les  boucles contrariantes omniprésentes. Transe sournoisement  chamanique misant sur la puissance frontale de la pulsation primitive constamment relancée. L’appel de la forêt  est à peine déguisé sous les pulsions de jungle urbaine . Un power-duo londonien dont il faut chercher les inspirations dans la technicité des Nomeansno (plutôt que dans la spontanéité potache des Lightning Bolt), le mysticisme extatique d’un Guardian Alien ou la transe modulaire du bien nommé Robert Aiki Aubrey Love, lorsqu’on aurait tendance à les rattacher par défaut  à la  déferlante rétro-futuriste synth-pop qui a tendance à pulluler comme du chiendent sur les bas-côtés ces derniers temps.
Bam ! largement de quoi cramer vos derniers neurones sur les dancefloors miteux d’arrière-salles à peine tropicalisées entre 2 punks à chiens et trois hipsters avisés.
Power : Love & Entropy.

L'Un.

Gum Takes tooth "Mirrors Fold" (Tigertrap. 2014)



dimanche 13 mars 2016

T.O.C : "Qeqertarsuatsiaat"



T.O.C, (pas si) loin des troubles compulsifs, résume sobrement l’association de Jérémie Ternoy, Peter Orins et Ivann Cruz. Le trio pousse le spectre de ses instruments acoustiques dans les tensions de leurs retranchements intimes. Le voyage proposé trace ses sillons dans la dissonance et la retenue introspective, titrant ses errances de noms de villes aussi imprononçables (Qeqertarsuatsiaat, Baruun-Urt ou autre Wakkanai…) que la musique ne se veut linéaire et accessible. Exotisme de poussières  et de petits cailloux semés là, dans le creux de la chaussure ou de vos tympans.  

La sensation de bricolage improvisé ne dure que le temps d’une écoute : la maitrise concise du trio revêche met très clairement ses intentions en valeur, les moyens employés se dessinent en temps réel, offrant à l’entropie initiale un cadre à la fois en tension et en suspension.
Les effets des instruments restent strictement acoustiques, l’électricité des albums précédents soldée au profit des étincelles de pierres à silex entrechoquées : foisonnement confondants de cliquetis, bourdonnements, d’accords étouffés, de cordes frappées, peaux pincées, sourds grommellements mélangés comme autant d’amorces de pistes possibles. Chaque morceau-ville de confins (comme d’autres citent des noms d’oiseaux…) pose à plat les divagations asynchrones qui se cherchent, se tirent la bourre et se rattrapent, emportées vers une direction affirmée qui se dévoile à nos oreilles effarées.
Filigranes éparpillés d’un groove rare et anguleux qui tisse sa trame et s’inscrit dans une évidente essence du (post-)cool. 

L'Un

 T.O.C : "Qeqertarsuatsiaat" (CircumDisc. 2015)