mardi 28 octobre 2014

GODFLESH : "A world lit only by fire"



La précédente chronique publiée en juin dernier relatait d’un come-back en deux temps inespéré  de ce duo fondateur de la tendance la plus lourde du métal. Et il était justifié d’émettre quelques réserves formelles : le format 4 titres laissait sur sa faim après un hiatus de 13 ans, ouvrant des pistes improbables, du GODFLESH qui s’ingéniait à se rejouer sans se parodier, certes, mais trop compact et ramassé sur lui-même pour vraiment entrevoir une suite évitant certains écueils de mise. On pouvait aussi craindre que les atermoiements mélancoliques du (trop) prolixe projet JESU n’aient profondément changé la nature profonde de Justin K Broadrick, l’empêchant de remettre à flot sa part la plus sombre. Oiseau de mauvais augure, « A World Lit Only By Fire »,  balaie d’un revers de main cinglant les derniers doutes possibles. Madeleine de Proust truffée d’éclats de verre pilé qui nous charrie CE PUTAIN DE SON. Séminal. Une marque de fabrique que les progrès technologiques récents n’auront en rien altéré la charge primitive viscérale des débuts. GODFLESH revient parmi les siens, bien décidé à en découdre avec son époque. Ce qui frappe d’entrée, avec le bien-nommé « New Dark Age », c’est cette rage intacte dans la voix étouffée  de Broadrick, en prise avec sa guitare tendue à l’extrême et toujours ponctuée de soubresauts épileptiques. C’est la basse pachydermique, distordue et sous accordée, surtout, cette basse nauséeuse à la pulsation imparable qui nous rappelle à quel point la force tranquille de Ben CG Green  est  fondamentale dans l’alchimie du duo. Ces deux-là sont indéniablement une paire de complices indéboulonnables qui avaient visiblement encore pas mal de choses à dire. Partenaires en crime parfaitement rebootés, Justin K Broadrick et Ben CG Green s’en retournent à leurs  teigneuses amours de jeunesse, lorgnant de façon appuyée vers la proto-période des totalitaires « Streetcleaner » ou « Slavestate », quand le précédent « Decline & Fall » creusait son sillon dans la veine finale et désabusée de « Hymns ». Cauchemar urbain froid et implacable, les morceaux se succèdent, et finissent par se ressembler dans un magma profane : c’est bien du GODFLESH. Un groupe qui depuis  25 ans colle si parfaitement à son époque. Peut-être parce que le monde dans lequel nous nous essayons à vivre n’a lui non plus cessé de rester figé dans une gangue morose qui rappelle l’imminence du néant à venir. Quelques moments exquis à se pâmer dans un état de stase sursitaire avant le Dernier Repas; « Forgive our Fathers » pour citer le plus étrangement apaisé de leur titre.

L'Un.

GODFLESH : "A world lit only by fire" (AvalancheRecordings. 2014)




jeudi 9 octobre 2014

OPERATING THEATRE (aka Roger Doyle) : Rapid Eye Movements


A mon grand déshonneur assumé, je me suis longtemps méfié de Pierre Henry que j'ai toujours trouvé chiant et emphatique. Un de ses anciens élèves me l'avait aussi confirmé ce qui fait se sentir un peu moins seul. Dans les « classiques » de ce genre que certains qualifieront d'obtus, je lui préfère nettement Luc Ferrari ou Parmegiani. Un peu comme on peut préférer John Cage à Boulez ou encore AC/DC à Extreme Noise Terror dans un autre registre : question de sécurité auditive et de confort intellectuel, ce qui est loin d'être négligeable de nos jours. "A l'époque", une primo-initiation intégrée et réussie à la musique électroacoustique passait plus par les déviances de noiseux égarés avec les prétentions faussement scientifiques de The Hafler Trio ou le psychédélisme concret des Nurse With Wound, formations autrement plus excitantes car ouvertes aux vents de la musique pop et de l'extrémisme post-industriel (on ne mesurera jamais assez les incalculable conséquences de l'iconoclastie bruitiste des Throbbing Gristle sur la production musicale des 30 années qui allaient suivre ), ce qui est plutôt flatteur pour les oreilles d'un post-ado en quête du son parfait. Operating Theatre, m'a été recommandé par un disquaire atrabilaire au nez fin (en ces temps pléistocènes où les disquaires indés avaient la tête hors de l'eau et le pignon sur rue, pas sous le pavé...) comme une alternative heureuse à un énième et sempiternel Nurse With Wound, les deux formations étant partenaires de label. Mais la boucle se bouclait certes alors, la musique d'Operating Theatre ayant plus à voir avec Pierre Henry et Ferrari, que les agités sus-cités. L'alternative heureuse tient du miracle sonore. Derrière les manettes orchestrant cet obscur théâtre des opérations, un seul nom, Roger Doyle, vétéran irlandais dont la biographie à elle seule confirme mes assertions. Discret mais toujours en activité, il a été récemment primé au festival de musique électroacoustique de Bourges.
Selon les (rares) rééditions, le contenu variant d'un disque à l'autre, je limiterais la revue de disque au morceau éponyme (d'une durée d'environ 30 minutes) : R.E.M, pour Rapid Eye Movements, soient les mouvements des globes oculaires que l'on peut constater derrière les paupières closes pendant les phases de rêve d'un individu, comme si celui-ci regardait l'objet de son rêve. Titre prétexte à tout contenu vaguement rêveur ou indéfini, chargé de réminiscences, de récurrences et de phases régressives. Ne pas y voir une tentative pseudo scientifique pour essayer de retranscrire soniquement les différentes phases de sommeil ; the Hafler Trio (H3°) étaient très bons pour ce genre d'agréables impostures.
Par l'intensité des ses flux sonores Rapid Eye Movement opère à la manière dun poison : une douce décharge sédative qui s'insinue dans le creux des oreilles. Le travail en studio de collage et de recomposition des bandes magnétiques opéré par Roger Doyle relève du travail d'horloger s'ingéniant non à assembler un réveil mécanique, mais à disséquer la boîte à rêves en respectant la trame temporelle décousue et agitée du sommeil. Déflagrations en forme de glissandos électroacoustiques incessants nous faisant basculer d'un univers à l'autre, d'une réalité à l'autre, toujours en équilibre précaire, aux marges de la conscience. Entre, s'intercalent des séquences plus narratives, composées de nombreux enregistrements de voix diverses (enfants, voix d'adultes en divers endroits), de bruits urbains qu'on qualifiera d'infra-ordinaire (supermarché, bruits de plage, travaux dans la rue, manipulations d'objets, extraits radio...) et d'un piano mélancolique. La récurrence de certains de ces éléments (le piano, les voix d'enfants) crée l'impression de déjà-vu ou de rémanence auditive propre au flou de l'univers onirique. Sous des aspects éclatés et confus pour ne pas dire brouillons, se cache une structure parfaitement maitrisée et homogène. La pièce ne se divise pas en partie spécifiques, chaque séquence semblant se télescoper au sein du maelström magnétique, mais on observera un rythme aux changements plus rapides et soutenus sur la fin, qui semble empiéter et revenir continuellement sur les phases et séquences précédentes. Comme si on pressait le bouton rewind  de façon aléatoire pendant les phases de fin de sommeil paradoxal et agité. Les dernières minutes se finissent tranquillement dans le silence du cliquetis d'un réveil mécanique : à défaut de se souvenir du rêve on aura fait un beau voyage assoupi qui n'aura pas pris une ride en plus de 30 ans.
Vivement recommandé à ceux qui pensent que la musique électroacoustique n'est nullement insondable, snob et revêche, mais un espace ouvert à d'autres espaces poétiques inouïs. 

L'Un.

OPERATING THEATRE : "Rapid Eye Movement" (UnitedDairies. 1992 en cd. réedition par le label SilverDoor en 2003 sous le nom de l'artiste)
Page Bandcamp de Roger DOYLE 


mercredi 24 septembre 2014

OOIOO : "Gamel"


Bon : au début du siècle déjà, Claude DEBUSSY kiffait (grave) sa race sur le gamelan, découvert pendant l’expo universelle de 1889, ce qui devait par la suite révolutionner pas mal d'idées reçues sur les conceptions musicales occidentales alors centrées sur l'harmonie et la tonalité. Depuis, nul doute que cette forme musicale rituelle et entêtante venue d’une Indonésie encore mystérieuse aura influencé nombre de musiciens occidentaux, du minimaliste Charlemagne Palestine et son strumming acharné, au technoïde Pantha du Prince qui ne cache pas son obsession pour le timbre des gongs et cloches en tout genre.
Le genre musical en question n’a pas non plus échappé à la frange la plus extrême d’une bande d’électro-freaks de l'archipel japonais, dont la propension à assimiler pour mieux régurgiter les influences les plus diverses sans pour autant perdre sa nipponité est proverbiale. Je veux dire par là que l’underground « ultra » japonais règne sans partage lorsqu’il s’agit de se réapproprier les codes et les genres, nous délivrant de la sorte une vision pour le moins idiosyncrasique empreinte d’une fraîcheur et d’une naïveté désarmantes. Et la percussionniste Yoshimi P-WE, transfuge des mythiques (devenus mystiques) frapadingues BOREDOMS ne dérogera en rien à la tradition en faisant du gamelan le fil conducteur souvent ténu et retranché dans ses extrêmes) des élucubrations tordues ce nouvel opus de OOIOO (on prononce avec plus ou moins de bonheur « ooh ooh eye oh oh », tout comme Sunn O))) se dit « sun », et !!! se prononce tchiktchiktchik, ça va sans dire). Sans connaître entièrement leur discographie (déjà 6 ou 7 albums à leur actif), il semble que la mise en avant (ou au centre) des métallophones aux rythmiques et harmoniques à la fois complexes et linéaires ait considérablement arrondit les angles (extasiés) de leur musique, offrant de la sorte l'homogénéité salvatrice. Bon : on ne verse pas pour autant dans la facilité, les compositions sinueuses du groupe continuant de se télescoper à une vitesse ahurissante, que seuls les carillonnements métalliques parviennent encore à relier. Les références sont obsessionnelles, d'un space-rock-prog no wave perché aux japonoiseries azimutées se projetant dans une africanité fantasmée : beau travelling horizontal tout en syncope au cœur des musiques rituelles d'un monde imaginaire, appuyé par un remarquable travail vocal incantatoire, écho appuyé aux lointains MAGMA. Au bout du compte, du gamelan on n'en retiendra que sa colonne vertébrale. Là où on pense micro-tonalité et transe hypnotique appliquée, OOIOO nous convient avec ce grand sourire désarmant pour une grand' messe psycho-progressive dézinguée et faussement naïve.
La fin d'année commence pas si mal...

l'Un

OOIOO "Gamel" (ThrillJockey. 2014)