lundi 20 juin 2016

Frédéric D. OBERLAND : "Peregrinus Ubique" (ou la mue des oiseaux)


« emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil » - Charles. Aznavour.

(encore) de ces découvertes feutrées impossibles à contourner tant l’appel du large contenu est frontal. L’excitation est grande à son écoute, semblable à cette fébrilité impalpable qui vous étreint lors de préparatifs avant un looong périple par là-bas. Et on sait combien je suis personnellement friand de tout ce qui se rapproche de près ou de loin au récit voyage (Firewater, Gaëtan Gromer, Maninkari..) : la chronique qui suit perd de la sorte toute objectivité. 
De regretter du coup, dans les chroniques précédentes, de ne pas avoir su déceler à quel point les albums des Oiseaux Tempête étaient à ce point marqués par la forte présence de Frédéric D. Oberland, empreints, (dé)formés par cette notion de voyage, de translation, perdu que j’étais la tête dans leurs nuages. Escapade en solo du guitariste en forme d’échappée belle, pris dans un courant d’air ascendant. Eviter l’écueil de la première écoute, laissant fortement à penser d’entendre là une sorte d’édition uncut ou extended d’un album des Oiseaux de derrière les fagots : Frédéric Oberland possède indéniablement un style, le sien, certains gimmicks le trahissent, lorsque sa guitare tend à s’envoler en nappes lyriques. Mais là s’arrête l’analogie, le projet en solo versant dans une introspection qui n’est pas de mise au sein du trio évoluant en collectif. Le vol est stationnaire, sous la forme d’un lent retour sur ses propres  pas. Les masses sonores oppressantes et répétitives renforcent cette impression d’immobilisme, d’où s’extraient comme avec peine de doux échos lointains, souvenirs enfouis offert à une distante contemplation. Les fields recordings se font insistants, obsédants : là, un temps, j’ai été « par- là », traçant ce sillage commun offert à nos oreilles ensablées. Pulsions qui virent à la pulsation, six morceaux pour un récit sans fin ni fond d’un musicien qui semble appréhender la distance qui le sépare du vide.
Ici et ailleurs, partout et tout le temps, c’est-à-dire nulle part : la carte vous est proposée blanche et vierge : à vous d’en définir ses contours les plus intimes.


L'Un.


(ps : DOVNI, Disque-Objet Volant Non Identifié, accompagné de photos noir & blanc ; suffisamment singulier pour le souligner, en ces temps de musique tristement dématérialisée, vouée à une compression certaine dans la logique froide d’un disque dur externe : Alt+Delete).

Frédéric D. OBERLAND (VoxXov. 2016)



dimanche 29 mai 2016

Chippendale/Gustafsson/Pupillo : "Melt"



Outre un superbe logo que je verrais bien en tshirt, on ne pourra que louer la démarche forcenée du label autrichien Trost pour ses rééditions d’albums cultes de la scène improvisée et créative européenne (et autre…), les productions actuelles s’inscrivant parfaitement
dans leur sillage.

MELT, outre le fait de coller avec son époque dans le respect des anciens, est ce qu’il est convenu d’appeler de nos jours un super-groupe. Personnellement je me bornerais à parler là d’un projet parallèle de 3 musiciens officiant ordinairement dans leur formation respective. Une rencontre de bas-côtés comme on les aime : le temps d’une rencontre.
Et il semblait évident à l’écoute du résultat que ces gars-là se devaient de collaborer, de fusionner. De déboucher sur une entité à part entière…. Le temps d’un instant, donc :
    - Brian Chippendale : batteur iconoclaste du fléau free-form Lightning Bolt.
    - Massimo Puppillo : bassiste du collectif noise italien ZU
    - Mats Gustafsson : anches (saxo, quoi…) au sein du power jazz trio The Thing
Leur point commun, outre un amour sans réserves pour une confrontation presque physique avec la masse sonore, réside dans cette définition floutée de leurs formations respectives, à équidistance (entendre par là aux marges) du rock ou du jazz, les adjectifs free, heavy ou noisy en possibles épithètes.
Les idiosyncrasies sont solidement campées, les univers respectifs se superposent tout naturellement comme un gros millefeuille électrique et survitaminé. Le style particulier de Chippendale, basé sur des syncopes de caisse claire reste le plus identifiable. Chippendale n’a jamais été un grand technicien, compensant cette faille par un engagement physique total et incessant. Le continuum enveloppant l’énergie brute de la prestation résulte des traitements électroniques de Gustafsson, de la voix de Chippendale passée en boucle et sous écho.
Quelques moment d'ambiances tribales, une touche psychédélique criarde en prime, l'humour et l’humeur des textes scandés de Chippendale font de cet enregistrement une expérience séduisante s’extrayant des canons parfois convenus du « genre » s’il en est un.
Alors au final, que nous apporte ce genre d’improvisation monolithique et parasitée ? Pas grand-chose en fait : juste un plaisir séminal et aussi brut qu’un diamant fraichement taillé, nos oreilles accoutumées aux sensations extrêmes et perverses de l’instant. Les puristes auront quitté la salle depuis longtemps.


L'Un.

Chippendale/Gustafsson/Pupillo : "Melt" (TrostRecords. 2016)

dimanche 15 mai 2016

SUUNS : "hold/still"



« Accumulez, accumulez [boucles, rythmes hypnotiques & cachetons], c’est la Loi et les Prophètes » 
(Karl Funky Marx)

Après Images du Futur qui transformait brillamment l’essai  avec l’encore discret Zeroes QC, le combo canadien aura tranquillement enflammé scènes et festivals ces dernières années, dans la catégorie rock hypnotique, un œil rivé sur un présent morose, l’autre oreille tendue vers une électronique vintage . A classer quelque part entre les contemporains Beak> et Liars.
On l’attendait au tournant donc, ce dernier SUUNS.
Eux aussi.
Mais exactement pas là où on les attendait.
Plus dure sera la chute, avec l’introductif Fall, aux contours rêches comme du béton et sa rythmique martiale. Le message est clair : on ne va pas caresser les sens émoustillés de l’auditeur dans le sens du poil impeccablement taillé. Si la suite se veut plus conventionnelle aux dites attentes, il y a comme un déphasage qui opère, le groupe semblant se rejouer dans un ralenti décharné et malgré tout plus que jamais en place (la production massive de John Congleton n’y est certainement pas pour rien). Les guitares se confondent dans le minimalisme d’une électronique bouclée, le rythme sec et appuyé  sort rarement de cette léthargie de confort. La mise en abime se veut narcotique. Le groove nonchalant prend la forme d’une dérive nauséeuse : tout transpire cet indéfinissable malaise plombé.  La musique de Suuns porte en elle tous les  stigmates d’une époque malade de sa jeunesse étouffée par la génération éminemment prédatrice qui la précède. Elle envoie là un message anémique trop brouillé pour atteindre des gens occupés à thésauriser et balancer leurs fatwas et anathèmes bien-pensant à la gueule d’un monde exsangue. La démarche est jusqu’auboutiste, tant la conceptualité forcenée de l’album semble pousser le groupe dans ses retranchements les plus comateux (un parallèle évident à établir avec l’Irreal des Disappears). Blues électrique, sous benzodiazépine.


L'Un.

SUUNS : "hold/still" (SecretelyCanadian. 2016)