mercredi 29 avril 2015

Song from the Forest - enregistrements de terrain de Louis Sarno


Confortablement assis le cul sur du velours, lecteur assidu ? On l’est tous.
Louis Sarno ne l’est peut-être pas, assis dans sa chaise en rotin au fin fond de la forêt tropicale Centrafricaine. Sous ces latitudes, le vrai confort commence probablement  par une moustiquaire intacte, une bière éventée et une foi à toute épreuve. Depuis plus de vingt-cinq ans, Louis Sarno, citoyen américain à l’origine, a tranquillement payé de sa personne, oscillant entre malaria et hépatite et typhoïde, fasciné le plus simplement du monde par ces fameux habitants des forêts d’Afrique centrale, les pygmées Bayaka. Un billet du type aller-simple. Vingt-cinq  années discrètes au bord de notre monde fini, plongée sans filet dans l’inconnu. Un appel de la forêt donc, et une histoire intimement liée à l’art consommé de la rencontre. Leçon d’anthropologie totale. Louis Sarno en tire 1500 heures d’enregistrements. L’histoire de sa vie, filigranes d’un témoignage unique : celui d’un peuple furtif dont la moindre respiration se greffe sur la rumeur profonde d’une Forêt totémique et nourricière.
Le présent cd publié par le passionnant label Gruenrekorder, référence en matière d’enregistrements de terrain et de sound art , accompagne le travail de documentaire de 2 allemands partis à la rencontre de cet homme singulier qui s’est éclipsé de notre civilisation. Un road-movie en forme de chassé-croisé où Louis Sarno emmène son jeune fils pygmée découvrir la ville qu’il a quittée il y a quelques décennies de ça : New York, autre jungle de béton.  A part quelques effets d’annonces  sur le web, nulle trace de ce documentaire jusqu’à présent… Reste pour l’instant cette trop courte sélection d’enregistrements  d’une qualité sonore exceptionnelle, soulignant s’il fallait le rappeler,  le caractère fondamentalement harmonieux et poétique de  ce petit peuple encore trop secret et menacé, gardien des derniers secrets  de la forêt.
Des instants rares de son quotidien patiemment glanés au fil des années, qui renvoient les austères enregistrements des collections ethno-musicales estampillées Radio-France dans les rayons poussiéreux des médiathèques de 2nd zone.
Auditeurs perdus dans le velours sans fond de fauteuils moelleux, nous contemplons nos origines reléguées depuis longtemps à un simple fantasme rousseauiste, vacillant entre la tristesse rabâchée des tropiques et le cœur verdoyant des ténèbres.

Régressif et revigorant.


L'Un.

Song from the Forest, un documentaire de Michael OBERT. 
Bande Originale par Louis SARNO (Gruenrekorder. 2015)




mardi 14 avril 2015

Peter BRÖTZMANN "Noise of wings" / Caspar BRÖTZMANN "No home"

….it’s a family affair.


Brotzmann, père & fils, loin d’être un business florissant, c’est l’assurance d’une musique quelque part extrême, dénuée de toute concession.
Remontons la généalogie pour se concentrer sur Peter, le vieux.
Fils spirituel (et blanc), ou rare héritier direct de la ligne solitaire tracée par un Albert Ayler, il n’aura eu de cesse en plus de 40 ans de délivrer un jazz libéré et radical au travers de ses anches variées (diverses clarinettes, taragots ou saxophones…), où la forme est largement sacrifiée pour le fond, le cri primal ayant toujours été préféré à la note bleue. Un style qui, loin d’être des plus froidement techniques, possède ce grain et ce vibrato reconnaissables entre tous. Après avoir aligné une bonne centaine d’albums au compteur, au risque de se répéter, ce septuagénaire intégriste ne daigne déposer les armes. Au contraire, il les affûte auprès d’une relève fertile. Ce qui est intéressant dans certaines de ses dernières œuvres, c’est peut-être l’originalité de ses partenaires qui contribue au décloisonnement d’un genre parfois vacillant : on peut citer des musiciens à l’approche plus free-rock/ noise, comme Marino Pliakas/Peter Werthmüller (période «Full Blast»), Jim O’ rourke/Keiji Haino («2 city blues»), ou encore le batteur Peeter Uuskyla en duo dans l'éléphantesque « Born Broke », qu’il retrouve dans le présent album flanqué d’un bassiste à l’énergie en forme de déflagrations électriques. Les esquisses de territoires dessinés en eau forte sont faits d’attaques anguleuses et saccadées, de pulsations insistantes, cadre royal pour le perpétuel baroud d’honneur d’un saxophone viscéral et furieux qui a su recracher à la gueule du monde sa poésie inouïe, un souffle puissant, comme une ligne de vie sur le fil du rasoir.


Caspar le fils prodigue, grand escogriffe dégingandé, pochetron céleste emblématique d'un Berlin des années 80’s à jamais révolu. Si le propos électrifié reste tout aussi dense et virulent que celui du père, on ne peut pas en revanche comparer son œuvre qui s’inscrit dans l’ombre et en filigranes. On parle là d'un silence de plus d’une 10zaine d’année, même si le trio Caspar Brötzmann Massaker se reforme à l’occasion pour quelques concerts de circonstance.
« No Home », donc, en écho à un très confidentiel (et daté) « Last Home », où père et fils se la jouaient dans l’intimité d’un duo d’écorchés.
« No Home », où Caspar échange le Massaker pour aller chiper la section rythmique du daron (période « full Blast » donc) entre deux bières, la participation d’un vieux compagnon de route, l’ex-Neubauten F.M Einheit aux percussions métalliques sur 2 morceaux. Là non plus, on n’osait plus espérer de ce vieux cabochard de Caspar autre chose que ce mur sonore massif et plombé dont la charge lyrique est aussi lourde qu’un appel d’air vicié. Entre des fulgurances héritées du père et une approche physique du feedback qui convoque l’indépassable monolithe hendrixien, Caspar Brötzmann taille son chemin à grand coup de bruit blanc, emmené par une section rythmique d’implacables  voltigeurs (et un trop discret FM Einheit ?), lorsque le Massaker se limitait à un appui solidement ancré. Transsubstantiation ultime et réussie.

Kolossal.

L'Un.

Peter BRÖTZMANN : Noise of Wings (Jazzwerkstatt. 2012)
Caspar BRÖTZMANN : No Home (Trost. 2013)






lundi 30 mars 2015

4° mixtape des Energumènes : jaszsz..

4° mixtape par l'Un des Energumènes. Ca tourne autour du jazz, une certaine idée du jazz. Un truc bâtard. Kind of blue (kind of...). 





tracklist
- DENISON / KIMBALL TRIO : Terminal 2
 - Hal RUSSELL & NRG Ensemble : Sinus up
- Dave REMPIS : Ruah
- ART ENSEMBLE of CHICAGO: Rock Out
- Burkhard BEINS, Martin PFLEIDERER & Peter Niklas WILSON : Wringlings upon wronglings
- Tom RECCHION : Jazz 10,000 ad
- Chris ABRAHAMS & Alessandro BOSETTI : waitz for Debby
- EXHAUST : two years on welfare
- Rafel TORAL : III.I
- PLAISTOW : Mairie des Lilas
- BOHREN & DER CLUB of GORE : Karin
- Weasel WALTER, Mary HALVORSON & Peter EVANS : clockwork
- CRUEL FREDERICK : Little rootie tootie
- Robert JOHNSON : they’re red hot

mercredi 18 mars 2015

ZU & Eugene ROBINSON : The Left Hand Path


ZU officie généralement dans un territoire aux frontières poreuses, délimitées par cette (évidente ?) trinité que sont le jazz, le hardcore et le noise. Ou du moins l’idée qu’ils s’en font, ce trio italien proche des hollandais the Ex n’hésite pas à transgresser les codes pour aller taper le jam foutraque ou reprendre des standards (dont Sex Machine ou Iron Man...) en compagnie d’Eugene Chadbourne. Mais c’est là d’un autre Eugene dont il s’agit : Robinson, le chanteur du quatuor américain the Oxbow,  stéroïdes au vent et microphone dans le slip kangourou, quand il ne confond pas la scène avec le ring.
Si  left hand path , ou voie de gauche, s’en réfère au versant obscur de l’occultisme, c’est plutôt  la voie ouverte aux dérives encore inexplorées et inavouées que le groupe emprunte en convoquant mon vieil Eugene et son érotomanie torturée. La voie est étroite et le trio italien a de ce fait remisé le set de batterie pour se limiter à une seule basse et de l’électronique embarquée. Autant voyager léger lorsqu’on ne sait pas vraiment si on se sortira vraiment vivant de ce sale trip aux ambiances en forme de vignettes poisseuses. Dans cette rencontre à la croisée des chemins, Eugene Robinson, débarrassé du format strictement rock, peut déployer à loisir toute sa palette compulsive,  de l’imprécation à divers murmures, bruits de palais et  geignements de bête. On joue là une bande-son  de film noir sans fin, tout en cercles concentriques lents, sinueux et rampants. Musique maudite et  crépusculaire,  sans voie de rédemption possible.  Draps sales délaissés, cendrier plein, la bouteille vide. Pour ceux que le pressentiment immédiat de ce qui est malsain fascine. Avec The Left Hand Path, c'est le blues qui ne sonnera plus de la même façon.

                                                               « if you see Robert Johnson, tell him I’m here… »



L'Un.

ZU & Eugene ROBINSON : "The Left Hand Path" (Trost. 2014)