mardi 11 septembre 2018

BESS OF BEDLAM "Folly tales"



On s’éloigne d’une ligne éditoriale aux dissonances routinières, pour se poser, assis tous ensemble en cercle dans l’herbe encore frissonnante de la rosée du matin, à savourer ce beau dénuement de façade
Détour de piste, pour un folk aérien au velouté anguleux, une façon de faire artisanale, de la belle ouvrage à exquise équidistance entre le cœur et l’esprit, une instrumentation délicate et variée qui accompagne un chant diaphane et hiératique tout en faux-fuyants harmoniques.
Puisant son inspiration dans toute l’élégance dans d’un certain folk des années 70’s (sa page Bandcamp cite Shirley Collins ou Vashti Bunyan…), la musique de Bess of Bedlam est redoutablement contemporaine, traçant un itinéraire rêvé en lointains parallèles aux trajectoires solitaires et obstinées  de pairs (et sœurs) : de penser très fort à l’univers mutin d’une  Joana Newsom, mais aussi au « Solo » pop et capiteux de Tujiko Noriko ou encore au dépouillement contemplatif de Max & Laura Braun (les 2 derniers précités figurant dans le fil erratique et sans cesse mouvant  de mon panthéon secret)
Pas grand-chose à dire en fait : juste des chansons finement ciselées qui s’égrènent non sans ironie et s’échappent, ingénues, dans le soleil de journées paresseuses  entre salon et jardin. Entre chiens et loups de clair-obscur à l’innocence faussement retrouvée, avec ce léger décalage suffisamment  lumineux  et pétri de frêle ingénuité pour se démarquer suffisamment de la tendance folk actuelle qui tend parfois à se dupliquer ad nauseam par les temps qui courent.
Belle rencontre dans un jardin anglais une camisole en dentelle pour seul vêtement...



L'Un

BESS OF BEDLAM "Folly Tales" ( AnotherRecords - 2018)




mercredi 8 août 2018

Oren AMBARCHI, Kassel JAEGER, James RUSHFORD : "FACE TIME"


Redite faussement dilettante de trois comparses sur le même label après le séminal « Pale Calling ». C’est enregistré vite-fait aux studios INA-GRM, si quelconque gage de crédibilité s’avérait encore nécessaire pour ces 3 figures idiosyncratiques d’une avant-garde de bas-côtés qui ne dit pas son nom. 
Obsessions rythmiques disloquées, électro-acoustique, micro-tonalité aux timbres mystérieux, quelques cris d’animaux en toile de fond ralentie s’enchevêtrent très distinctement pour une de ces envolées panoramiques des plus horizontales. Le tricotage se veut statique et poisseux, remplis d’échos crépusculaires. Etrange manège d’un jeu de billard à 7 ou 8 bandes observé sous mescaline depuis un trampoline délabré. 
On n’est pas bien là, perdus dans la brume (« électrique ») du petit matin ? La fête a été rude, le regard hébété, le réconfort hypnotique et voué à un équilibre des plus précaires.
Album parfait pour affronter la torpeur d’un été qui s'annonce caniculaire et les turpitudes d’une rentrée anonyme.
Et c’est servi dans un beau vinyle orange.




L'UN.


O. Ambarchi, K. Jaeger, J. Rushford "Face Time (BlackTruffle. 2017)

on peut trouver un extrait "ICI"
sinon un extrait de "Pale Calling"



samedi 21 juillet 2018

KEVIN DRUMM : Inexplicable Hours, Trouble & Humid Weather

"vous croyez avoir atteint les marges de ce  monde alors que vous vous situez en son coeur même." (vieille note d'origine non-identifiée).


Ben mon cadet, lui, ça va pas être de la tarte de le chroniquer : page Bandcamp longue comme un bras, quand ses disques sont peu enclin à inonder les bacs des disquaires. Les angles d’attaque alternent en continu, l’abstraction de rigueur se veut hermétique, sans pour autant verser dans un conceptualisme d’usage. En passant la bio du Chicagoan  au crible, les seuls points d’ancrage possibles, sont cette collaboration  avec Jim O’ Rourke au sein de l’ovni proto post-rock Brise-Glace, et celle plus récente avec le bruit et la fureur de Prurient (n’y voir là aucune coïncidence dans les choix éditoriaux récents). Artiste actif depuis presque 3 décennies, sa discrétion contraste avec les déflagrations soniques de ses débuts, sa prolixité conforte et étire son orientation vers une oscillation apaisée. Artiste tout en paradoxes à résumer succinctement au fil de rencontres inopinées en forme de coups de cœurs épars dans sa discographie.

Avec « Trouble », Drumm signe peut-être là une de ses œuvres les plus radicales, aux limites de l’audible et des genres.  Comme délibérément sous-enregistré à l’instar d’un peu de neige salie d’un Bernhard Günter, les fragiles échos fantomatiques semblent figés dans un statisme erratique. Au contraire d’une ambient d’ameublement, ou d’un bourdonnement continu, le minimalisme en chausse-trappe de l’inconfortable Trouble expérience ne s’acquiert que  par une attention opiniâtre et soutenue quand bien même nous serions tentés de pousser le volume de l’ampli en permanence. Musique de flottements effacés qui se dérobent à nos sens et sous nos pieds.
« Humid Weather » doit se situer quant à lui quelque part aux marges transitoires dans la discographie de Kevin Drumm (ou au cœur de ses obsessions). A l’instar des travaux d’un Francisco Lopez, l’expérience se veut organique et immersive, à guetter et triturer le phénomène sonore. Méditation (souvent) bruitiste en forme d’écolo-trip dans un environnement humide, probablement chaud, et certainement hautement corrodé.
 
Dans la lignée « mais il avait encore quelque chose à dire ? » le label bordelais Sonoris remet le couvert après un somptueux coffret de 6 x CD’s que je prenais pour anthologique et définitif. Mais « Inexplicable Hours » continue de déployer un kaléidoscope perpétuel aux oscillantes facettes. Le premier morceau doit quelque part donner un La de façade, creusant le sillon chaleureux d’un drone profond et sinusoïdal, quand les autres morceaux se perdent dans des ondulations continues (« Blind Spot ») ou les résonnances d’un vaste dédale d’échos (« Social Interaction »), ou collent au plus près aux expérimentations séminales d’Eliane Radigue (« Reverse Osmosis »). Note discordante (et morceau de bravoure) avec « Old Connections » alternant manipulations rituelles de field-recordings et phénomène vibratoire des plus austères.

Artiste inclassable dont l’évidence de ses expérimentations  reste à une saine distance de l’académisme des avant-gardes de salon, Kevin Drumm instille une part d’âme intangible dans le signal de ses oscillateurs et captations en déroute, impondérable facteur H.
Pour une musique de sieste, d’émerveillements et de voyages imperturbablement immobiles (avec en prime cette exquise pulsation dans le canal auditif gauche).

L'Un.


(Inexplicable Hours. Sonoris 2017 / Trouble. Mégo 2014 / Humid Weather - 2012 auto-produit > Bandcamp)







mardi 5 juin 2018

PRURIENT Rainbow Mirror


"car le bruit ne provient pas de la région du ciel"   (LUCRECE. De la nature VI, 98)



Pas de compromis ici, on tient entre ses doigts un chef d’œuvre expiatoire, on se surprend à côtoyer de près cette fois ces zones d’inconfort redoutées. Il m'aura fallu plusieurs semaines, quelques humbles détours pour appréhender la Bête à défaut de la dompter, bien incapable de m’accorder à son diapason distordu et concassé.
Une vingtaine d’année d’activisme de bruitiste déterminé, avec cette déjà (+/-) vingtième sortie de PRURIENT, Dominic Fernow revient sous son avatar qui lui sied le plus, terne reflet d’une âme grisâtre à défaut de réfraction d’un miroir brisé. Après son indépassable « Frozen Niagara Falls", brûlot industriel aux accents baroques, tout en contrastes et paroxysmes, le mieux était de modifier l’angle d’attaque, à rester tapi dans ce recoin d’ombre d’une mise en abîme rampante. Fernow prend son temps, cette fois-ci, à observer ses névroses infra-urbaines dévorantes avec une distance larvée et presque retenue : tout comme le dernier « Death is Unity with God » de son side-project electro-dub VATICAN SHADOW, « Rainbow Mirror » nous embarque pour un cauchemar sub-nauséeux de plus de trois heures, bande-son granuleuse d’une nuit sans fond, et véritable remake post-industriel d’un « Bad Lieutenant » revisité par un Hubert Selby coincé dans sa Geôle. Vertigineuse bouillie cérébrale, transcription dévorante d’une réclusion forcenée,  l’expérience est totalitaire, immersive, râpeuse et sans retour. 
L’artiste, sans filet ni cotte de maille.

L'Un.


PRURIENT "Raimbow Mirror" (ProfoundLore. 2017)