"Voici, je me tiens à la
porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai
chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi" (Apocalypse 3:20).
“I
found my paddle around midnight” (D. YOW)

Les reformations de groupe m’ont toujours un peu fait chier
pour être honnête. Cette impression tenace que les mecs, après cinq, dix voire vingt
ans, n’ont finalement pas réussi à surpasser ce moment de grâce qui a pu les
réunir le temps d’une enfilade d’albums et de tournées à rallonge. Gloire ou
gloriole passée dont ils aimeraient reconvoquer l’excitation viscérale (quand
ce n’est pas une simple histoire de pognon), ne serait-ce que le temps d’un
instant. Ou d’un album de plus, même si le
résultat sera souvent poussif et assagi. Mais là on parle de THE JESUS LIZARD, diantre…
quatuor de rêve s’il en est, dont on guettait aveuglément chaque sortie
d’album. Un rock au groove taillé au cordeau qui pouvait très vite déraper.
C’était indispensable pour tout apprenti rocker transi qui a grandi dans les
années 90. Bêtes de scènes et éternels seconds couteaux… Le groupe flanqué de
son chanteur au regard de fauve épileptique débraillé résume peut-être à lui
seul une certaine idée de ce qu’a pu être cette scène sous amphètes, là, juste
sous le radar des productions mainstream. Puis l’après : des carrières
solos en pointillés… David YOW a bien
poussé de la voix ça et là dans son rôle de guest de luxe, avec les Suisses
de VENTURA, le duo QUI (?), voire avec les mythiques FLIPPER (cette bande de
clodos magnifiques qui s’auto-congratule et s’auto-parodie depuis près d’une
trentaine d’années). Mais sans réellement convaincre. Duane DENISON lui, après
son escapade feutrée au sein du trop confidentiel et jazzy DENISON/KIMBALL TRIO
(un duo, en fait…) aura surtout occupé les années 2000 avec ce TOMAHAWK,
supergroupe qui sonne un peu comme du Reptile boursouflé et amputé de son (vrai) chanteur…
Le constat est un peu raide mais on se remet rarement de pareille aventure au
sein d’un combo idéal. La barre est haute.
Puis la nouvelle est tombée en mai ou en juin dernier, sans
faire trop de bruit au départ. Très vite, elle n’aura pas manqué d’affoler tous
ceux qui pensaient à raison qu’il faudrait se contenter de souvenirs
poussiéreux et de leurs galettes de vinyles usées ou autres cd’s rayés. Enfin
quoi, c’est THE JESUS LIZARD fichtre : on perd un peu toute objectivité.
Surtout quand on est un jeune quinquagénaire (et un futur ex vieux con). Alors
à pointer le museau de la sorte sur notre planète noise-rock devenue
plate après un bon quart de siècle de silence radio grésillant, autant dire
qu’on les attend comme le Messie chaussé de santiags en peau de serpent… Histoire
de voir ce qu’ils ont (encore) dans le cornet les vieux briscards.
Triste ironie d’un mauvais sort oblige, l’annonce d’un
nouvel album en 4 lettres tombe quelques semaines après la disparition de leur
vieux comparse Steve ALBINI (derrière les manettes du polyptique parfait PureGoatLiarDown…).
Marketing des temps modernes oblige, ce sera par petites
touches de teasing putassier que se dévoilera RACK (: bah oui, c’est fini
le label Touch&Go…). Du coup la chronique va s’étirer au rythme des
singles.
Début juin : ce sera « Hide & Seek »
donc.
Première écoute : on reste circonspect…
Deuxième écoute : pas mal quand même.
A la troisième écoute le « pas mal » s’efface. Le
titre devient obsédant. La peau du lézard tanné retrouve toute sa souplesse. Cet
art consommé du riff efficace retrouvé, les élucubrations nasillardes de David
YOW. Et cette section rythmique à la fois mate et ronflante.
Début juillet, un « Alexis Feels Sick ». Plus
introspectif et torturé, la poésie matoise de YOW en pleine forme.
L’effet teasing fonctionne à merveille.
Puis « Moto(r) » en août, sur un tempo enlevé et
presque trop mélodique.
THE JESUS LIZARD semble réactivé et dépoussiéré, ignorant
crânement le hiatus de ces 26 années.
Après, si on oublie la malheureuse
aventure du dernier BLUE qui reste à part dans leur discographie, ce RACK
s’emble s’insérer dans la continuité de SHOT. Ou peut-être juste avant, avec ce
regain d’énergie brute et un son débarrassé des boursouflures d’une production
de l’ère mercantile de l’après ALBINI… (SHOT donc…). Bah oui, ça sonne un peu college-rock en
formation resserrée tout ça. Mais juste un peu. Légèrement plus formaté que les fulgurances
erratiques de leurs débuts, certes, mais what did you expect,
hein ? Déjà, dans une discographie qui s’étire, on ne pond pas un de ces chef d’œuvre pierre
angulaire emblématique d’un genre (voire d’une génération) tous les quatre matins… Il
y a peut-être une contradiction fondamentale dans les évolutions respectives
d’un groupe et de sa fan base hardcore; cette dernière à espérer secrètement
que le premier nous refile nos premiers frissons et affolements séminaux sans
changer quoi que ce soit dans la formule. Sauf qu’entretemps les musiciens ont
évolué en parallèle. Depuis le temps, hein…

Eh oui, le monde est divisé en deux mon vieux Tuco :
il y a ceux qui, farouchement, pensent que c’était mieux avant, hein, à
tranquillement idéaliser un passé pourtant révolu derrière leur couperose
avinée, et de l’autre côté les inconditionnels aveuglés et transis qui suivront
le groupe quitte à se noyer dans la rivière à grand coup de pipeau. Puis il
doit bien exister une troisième division plus nuancée, à équidistance parfaite
des deux précédentes (= moi ?!).
Alors non on n’aura pas forcément la démence larvée d’un
PURE ou d’un GOAT, et peut-être pas non plus les embardées lyriques à fond les
balloches d’un putain de LIAR (quoique…). Non. Mais on pépie néanmoins
d’impatience parce qu’on sait désormais qu’à minima, avec ces 3 morceaux lâchés
en orbite, on sera déjà rassasiés en ces temps de vaches maigres et rockers
apathiquement pompeux. Allez, l’essai est presque transformé. Il ne nous reste
qu’à découvrir la suite d’ici une bonne dizaine de jours.
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Ce vendredi 13, l’album dévoile enfin ses charmes. Et
conforte cette impression initiale : très orienté college-rock,
donc, efficace et à classer juste avant SHOT (donc). Pas trouvé d’autre morceau
aussi saillant que les trois singles à vrai dire. La patte du groupe est
intacte, son énergie aussi. On grapille des vieux plans sur-vitaminés à la… à
la JESUS LIZARD (Grind ou Falling Down…), mais l’essentiel des morceaux à
tendance à tourner en rond dans cette dynamique carrée. Un poil trop direct et
balisé, même si la balade étrangement flottante et tout en velours de What If illustre
parfaitement le contraire. Ce n’est pas un manque d’inspiration. On sent au
contraire un réel plaisir de jouer et surtout de se retrouver ; ça sonne très live
tout ça. Mais manque sûrement ce petit quelque chose en plus qui rendait
l’édifice instable et menaçant, à l’époque (dont un Alexis Feels Sick se
rapproche)… Ou une de ces reprises dont le groupe avait le secret (TRIO, CHROME
ou The DICKS…) Sempiternel album de la maturité alors ? Plutôt celui d’une
réunion entre quatre potes de toujours qui auraient pu au passage se contenter
de nommer cet album « PALS » tout simplement. Quatre lettres et un
réel plaisir, même mitigé. Classe.
L'Un.
The JESUS LIZARD "Rack" (Ipecac. 2024)