"Il y a des gens qui dansent sans entrer en transe et il y en
a d'autre qui entrent en transe sans danser. Ce phénomène s'appelle la
Transcendance et dans nos régions il est fort apprécié." (J. Prévert)
Le dernier Sarathy KORWAR offre des contours délicieusement
floutés évitant la chausse-trappe des classifications réductrices. « There
is Beauty, There Already » est une transe libre, formatée par un fil
directeur entêtant, sorte de fil rouge vibratile. Album éminemment syncrétique
qui tisse ce lien ténu mais récurrent voire obsessionnel entre un orient et un
occident tous deux fantasmés.Cliché de plus à la peau dure ? Peut-être. Mais déjà dans les
années 60's, des avant-gardistes comme le couple COLTRANE ou leur comparse
Pharoah SANDERS n'avaient de cesse d'explorer les vertiges statiques du jazz
modal qui tutoyait le mysticisme. Sarathy KORWAR lui, opte pour une approche
percussive et entêtante à confronter l'art du tabla à celui d'un jazz ouvert et
affranchi du poids des traditions. Et il faudra plus rapprocher cette quête de
beauté lancinante des polyrythmies du grand CAN voire des paysages hypnotiques
d'une Midori TAKADA ou de la Fourth WorldMusic de Jon HASSELL.
Ethno-ambient ? Pourquoi pas.
Musique minimaliste ? Je prends.
World
music ? Pas impossible...
New
age ? Les frontières sont minces et poreuses.
Par delà les étiquettes, les pulsations apaisées de
« There is Beauty, There Already » s'inscrivent dans ce grand souffle
continu d'un chant du monde en perpétuelle expansion, loin de leur origine et
si proches de cette vérité flottante des choses qui flotte au fond de nous... Et certainement un des disques de l'année passée ou à venir...
L'Un.
Sarathy Korwar "There Is Beauty, There Already" (Otherland. 2025)
Derrière l'alias
Pinkcourtesyphone se cache Richard Chartier. Et derrière Richard
Chartier c'est tout un monde insignifiant dont les rugosités sonores
et les silences sont discrètement amplifiés. Lowercase :
petite mouvance sonore de
nos sons infra-ordinaires. Steve Roden en est le père, Bernard
Günther le fils (avec « Un peu de neige salie »...),
Chartier l'un des rares esprits sains qui se sont glissés dans
cette brèche ténue (les labels Room40 ou Trente Oiseaux en seraient
ses chapelles...). C'est très arty, souvent relégué à de la
musique pour musées : en gros on est pas loin du sempiternel même mon
fils de trois ans pourrait faire la même chose avec trois bouts de
ficelles et un vieux magnéto . Sauf qu'il ne le fait pas, et ne pourrait probablement pas être foutu de le faire malgré son potentiel HPI frelaté. Lowercase donc. J'avais
souvent grappillé dans la disco pléthorique (et discrète donc) de
Richard Chartier sans jamais avoir eu connaissance de son étrange
avatar aux pochettes d'un rose systématiquement flou. « Shouting
at nuance » s'engouffre dans ces micro-brêches entre pavé et
asphalte de nos rue rues. Rumeurs de l'infime captées dans une mise
en boucle magnifiée. Quatre longues plages aux accents narcotiques
prononcés : on ne cherche pas vraiment à savoir si on s’engouffre dans un tunnel au ralenti ou une locomotive lancée (au
ralenti donc) au cœur d'une brume électromagnétique; sans rails, cela va sans dire. Lointains et vagues échos
organiques, vrombissement feutrés et infrabasses savamment assemblés
dans un continuum corrodé aux filtres passe-bas... Les manipulations
sont à la fois telluriques, crépusculaires et d'une évidence
plombante. On ne ressort pas indemne de ce trip aux faux-airs de
rituel statique pour un futur post-irradié : juste, se
contenter de flotter et d'inspirer un filet d'air pur entre deux
strates grisées. Slowcore jusqu'à l'os.
L'Un.
PINKCOURTESYPHONE : "Shouting at Nuance" (HelenScarsdaleAgency. 2022)
Alors,
on y vient (et probablement rien que pour ça, point d’orgue de l’activité du
blog – les stats parlent……), what's in my bag* cette année ? Quels sont ces
disques d'à-côtés, ces vieilles merdes des années 70's ** qu'on ne cesse de
(re-) découvrir avidement, à force de chiner dans les recoins les plus sombres
de la sphère digitale ou dans les vieux bacs des disquaires qui ont fait
exploser les prix depuis la résurrection du format vinyle ? Toute cette
musique accumulée qui vieillit et s’oublie (vite) sous des strates
poussiéreuses et nostalgiques. Personnellement j’ai toujours adoré ces
allers-retours entre passé et modernité, à essayer de tirer de cet écheveau
sonore des filiations improbables qui relient plus ou moins les protagonistes
de ce grand flux continu. Rapide sélection de trucs qui ont pas mal tourné sur
la platine cette année…
Quitte à frôler le kitsch plus
70’s tu meurs on peut se caler un petit Toni (ou Tony ?) ESPOSITO, qui
nous distille son jazz percussif aux accents exotico-lounge. C’est frais
en fait ; et roboratif.Et ça
aurait pu être produit très récemment. Et on peut parier que John ZORN doit
bien avoir ça dans sa discothèque vorace.
Dans la même veine, un disque
qui coche pas mal de cases (les miennes, certes), c’est « Listen
Now » de l’anglais Phil MANZARENA. Art-rock avec de beaux accents jazzy.
Et si ça vous rappelle ROXY MUSIC ou BRIAN ENO c’est un peu normal vu que toutes
ces « entités » sont inextricablement liées.
Le somptueux disque d’Eiko
ISHIBASHI a été un prétexte à de longues digressions et heures perdues youtubesques
à puiser dans la pop-culture nipponne. De ce genre d’escapade on en revient pas
forcément glorieux mais s’il y a un disque à garder ce serait peut-être le bien
nommé « Japanese Girl » d’Akiko YANO. On navigue là en plein cliché when
east meets west . Et d’aimer ça.
Idem : ALWAYS AUGUST
(chroniqué en octobre dernier) ouvrait la boite de pandore du catalogue sans
fin ni fond du label SST de la grande époque (avant qu'un certain Greg GINN ne
soit systématiquement pointé du doigt par les groupes pour malversations...) :
ça défouraillait à tout va à élargir le roster du label avec tout ce qui
se faisait de cool, hybride et underground à l'époque. Ca vaut vraiment la
peine de (re-) découvrir des perles planquées sous le bitume comme les TAR
BABIES et leur jazz-funk frais et roboratif. No Contest est de ces albums
confidentiels et solides qui méritent qu'on se les repasse sous cape. ALTER
NATIVES qui mélangent prog, noise, rock ou jazz :la fusion avant l'heure. Ne pas oublier UNIVERSAL
CONGRESS OF, l'incarnation post-SACCHARINE TRUST de Joe BAIZA) qui délivre le
jazz le plus cool de la côte ouest. Et peut-être de la planète.
« Prosperous & Qualified » figure dans mon top 10 intime des
disques de jazz. Pas moins. Les plus téméraires peuvent toujours piocher dans
la disco azimutée de ZOOGZ RIFT ancien catcheur dont les influences
BEEFHEART-ZAPPA-tesques s'affichent sans retenue. Autant commencer par
le quasi commercial « Water II : At Safe Distance »
(« safe » - sāf = sûr, sans
danger...). Encore plus opaque, on a Steve FISK. Derrière cette bonne tête de
geek des années 80's, on a un producteur, un guitariste émérite (qui officiait
dans PELL MELL), et aussi une tête chercheuse qui découvrait les possibilités exponentielles du sampling. « 448 Deathless Days » est un album sans queue ni tête
dont l'étrangeté laisse l'auditeur toujours aussi perplexe une quarantaine
d'années plus tard. Un petit dernier ? Beaucoup plus classique et convenu,
quasiment introuvable à l'heure actuelle, mais d'une classe absolue,
« Happy Nightmare » Baby d'OPAL nous distille son folk rock psyché
intemporel et altier (RoughTrade a sorti 2 ans plus tard une compilation
« Early Recordings » offrant un volet beaucoup plus intimiste du
duo). De ces groupes ultra-confidentiels qui ont du influencer une tripotée
d'artistes depuis...
Dommage : on ne va
toujours pas quitter SST... Si vous suivez la pitoyable actualité vous avez
peut-être vu la dernière incarnation de BLACK FLAG soit trois post-ados
relativement doués au service de la mégalomanie d’un Greg GINN qui au passage
emmerde bien les autres membres historiques du combo légendaire (et par là même
recentre le propos sur son crédo : BLACK FLAG c’est lui, et n’importe qui,
même médiocre, peut devenir membre du groupe). Pathétique gouffre sans fin ni
fond : ouais c’est moche un punk qui vieillit. Autant en profiter pour se
repasser la discographie post-BLACK FLAG de ce guitariste de génie qui a
tendance à multiplier les projets comme de simples extensions tentaculaires de
lui-même. À l’exception des deux (excellents) premiers GONE (avec la future
section rythmique d'élite du ROLLINS BAND) sa guitare est poussée dans les
recoins autistique de son style : GINN joue du GINN en boucles hermétiques et
massacre la plupart des productions avec un son basse-batterie dégueulasse. De
ce smegma nauséeux, The TAYLOR TEXAS CORRUGATORS tire son épingle de la meule
de foin avec une espèce de country-blues de salon déglinguée où les solos
erratiques de GINN se dé-calent parfaitement. Il y a un peu de GONE dans son
projet MOJACK qui nous délivre son punk-jazz mutant... avec un saxo en plus ce
qui est plutôt inattendu (et bienvenu) dans l'univers autocentré du
guitariste : et ça se tire la bourre en volute interminables.
On clôture définitivement la
période SST, c’est promis. Mais ainsi était 2025 à naviguer mollement dans le
passé… Et GEZA X, sorte de parrain de la scène punk californienne (associé de
près ou de loin à certains groupes du label) s’est pas mal invité sur les
écoutes. Plaisir de redécouvrir son art-punk créatif et anguleux.
Celui-là on se le gardait un
peu sous le coude. Ce genre d’album dont on se demande encore comment on a pu
passer à côté pendant tant d’années et qui aurait sûrement changé le cours des
choses si découvert pendant une adolescence musicalement avide… RAIN PARADE et
son Emergency Third Rail Power Trip distille un rock finement psychédélique.
Loin de rivaliser avec les dissonances bruyantes des SONIC YOUTH de la décennie
80, RAIN PARADE opte pour les mélodies subtiles, une pop élégante brouillée par
des saillies électrifiées (mais pas trop !). le guitariste David ROBACK
est aussi derrière OPAL précédemment cité. Le groupe après un 2ème
album très inégal s’est retrouvé sur un (très correct)« Last Rays of the Dying Sun »
presque 40 ans plus tard…
En voilà une qui a dû faire
baver Mr OIZO et les apprentis sorcier en home studio. La japonaise Junko TANGE
et son projet TOLERANCE n’a sorti que deux albums au début des années 80’s. Son
premier était franchement arty et déglingué là où « Divin » verse dans le registre
analogique cradingue et rampant, avec du gros souffle et des gros filtres
patauds. De quoi tripper sévère à découvrir les pulsations entêtantes de cette
proto-techno à base de bandes et de vieux synthés bruyants.
Chaque année, cette impression
que la discographie de motherfucking Miles n’a pas fini de nous livrer
quelques pépites… Avec « Turnaround » par exemple ; soient une poignée
d’inédits enregistrés à l’époque du magistral «On Air ». L’éternelle leçon
de classe tout en retenue reptilienne.
Jazz, toujours avec le tout
aussi funky « Two Is One » de Charlie ROUSE. On nage au cœur des
années 70’s, où le genre commençait à se réinventer et s’hybrider. Moins
hybride mais plutôt mâtiné de petites touche free (et belle surprise automnale)
c’est le trop confidentiel « Off Centre » de JOHN CAMERON QUARTET.
Atterrissage en souplesse (et
nostalgie) avec le folk-rock on ne peut plus classique de Songs for Juli de
Jesse COLIN YOUNG. C'est le disque sympa avec des accents bluesy et des arrangements
solides. Certes il n’a pas la gouaille chaloupée d’un Tony Joe WHITE ou le
velouté classieux d’un J.J CALE, mais c’est un disque confortable à se repasser le cul
calé dans un vieux fauteuil à siroter une bière américaine fadasse. Tout ça va pas nous ramener John CAGE, certes...
Et tous nos meilleurs vœux musicaux (ou quelque chose comme ça) ! Le champ des musique est un flux continu ouvert en permanence à notre curiosité avide...