mardi 20 janvier 2026

Sarathy Korwar "There Is Beauty, There Already"

"Il y a des gens qui dansent sans entrer en transe et il y en a d'autre qui entrent en transe sans danser. Ce phénomène s'appelle la Transcendance et dans nos régions il est fort apprécié." (J. Prévert)

 

Le dernier Sarathy KORWAR offre des contours délicieusement floutés évitant la chausse-trappe des classifications réductrices. « There is Beauty, There Already » est une transe libre, formatée par un fil directeur entêtant, sorte de fil rouge vibratile. Album éminemment syncrétique qui tisse ce lien ténu mais récurrent voire obsessionnel entre un orient et un occident tous deux fantasmés.  Cliché de plus à la peau dure ? Peut-être. Mais déjà dans les années 60's, des avant-gardistes comme le couple COLTRANE ou leur comparse Pharoah SANDERS n'avaient de cesse d'explorer les vertiges statiques du jazz modal qui tutoyait le mysticisme. Sarathy KORWAR lui, opte pour une approche percussive et entêtante à confronter l'art du tabla à celui d'un jazz ouvert et affranchi du poids des traditions. Et il faudra plus rapprocher cette quête de beauté lancinante des polyrythmies du grand CAN voire des paysages hypnotiques d'une Midori TAKADA ou de la Fourth World  Music de Jon HASSELL.

  • Ethno-ambient ? Pourquoi pas.
  • Musique minimaliste ? Je prends.
  • World music ? Pas impossible...
  • New age ? Les frontières sont minces et poreuses.

Par delà les étiquettes, les pulsations apaisées de « There is Beauty, There Already » s'inscrivent dans ce grand souffle continu d'un chant du monde en perpétuelle expansion, loin de leur origine et si proches de cette vérité flottante des choses qui flotte au fond de nous... Et certainement un des disques de l'année passée ou à venir...

 

L'Un.

Sarathy Korwar "There Is Beauty, There Already" (Otherland. 2025) 

 

mercredi 7 janvier 2026

PINKCOURTESYPHONE "Shouting at Nuance"


Derrière l'alias Pinkcourtesyphone se cache Richard Chartier. Et derrière Richard Chartier c'est tout un monde insignifiant dont les rugosités sonores et les silences sont discrètement amplifiés. Lowercase : petite mouvance sonore de nos sons infra-ordinaires. Steve Roden en est le père, Bernard Günther le fils (avec « Un peu de neige salie »...), Chartier l'un des rares esprits sains qui se sont glissés dans cette brèche ténue (les labels Room40 ou Trente Oiseaux en seraient ses chapelles...). C'est très arty, souvent relégué à de la musique pour musées : en gros on est pas loin du sempiternel même mon fils de trois ans pourrait faire la même chose avec trois bouts de ficelles et un vieux magnéto . Sauf qu'il ne le fait pas, et ne pourrait probablement pas être foutu de le faire malgré son potentiel HPI frelaté. Lowercase donc. J'avais souvent grappillé dans la disco pléthorique (et discrète donc) de Richard Chartier sans jamais avoir eu connaissance de son étrange avatar aux pochettes d'un rose systématiquement flou. « Shouting at nuance » s'engouffre dans ces micro-brêches entre pavé et asphalte de nos rue rues. Rumeurs de l'infime captées dans une mise en boucle magnifiée. Quatre longues plages aux accents narcotiques prononcés : on ne cherche pas vraiment à savoir si on s’engouffre dans un tunnel au ralenti ou une locomotive lancée (au ralenti donc) au cœur d'une brume électromagnétique; sans rails, cela va sans dire. Lointains et vagues échos organiques, vrombissement feutrés et infrabasses savamment assemblés dans un continuum corrodé aux filtres passe-bas... Les manipulations sont à la fois telluriques, crépusculaires et d'une évidence plombante. On ne ressort pas indemne de ce trip aux faux-airs de rituel statique pour un futur post-irradié : juste, se contenter de flotter et d'inspirer un filet d'air pur entre deux strates grisées. Slowcore jusqu'à l'os.


L'Un.

PINKCOURTESYPHONE : "Shouting at Nuance" (HelenScarsdaleAgency. 2022)

jeudi 18 décembre 2025

2025 dans le périscope (pt 2/2)

Alors, on y vient (et probablement rien que pour ça, point d’orgue de l’activité du blog – les stats parlent……), what's in my bag* cette année ? Quels sont ces disques d'à-côtés, ces vieilles merdes des années 70's ** qu'on ne cesse de (re-) découvrir avidement, à force de chiner dans les recoins les plus sombres de la sphère digitale ou dans les vieux bacs des disquaires qui ont fait exploser les prix depuis la résurrection du format vinyle ? Toute cette musique accumulée qui vieillit et s’oublie (vite) sous des strates poussiéreuses et nostalgiques. Personnellement j’ai toujours adoré ces allers-retours entre passé et modernité, à essayer de tirer de cet écheveau sonore des filiations improbables qui relient plus ou moins les protagonistes de ce grand flux continu. Rapide sélection de trucs qui ont pas mal tourné sur la platine cette année…

 

Quitte à frôler le kitsch plus 70’s tu meurs on peut se caler un petit Toni (ou Tony ?) ESPOSITO, qui nous distille son jazz percussif aux accents exotico-lounge. C’est frais en fait ; et roboratif.  Et ça aurait pu être produit très récemment. Et on peut parier que John ZORN doit bien avoir ça dans sa discothèque vorace.

 

 

Dans la même veine, un disque qui coche pas mal de cases (les miennes, certes), c’est « Listen Now » de l’anglais Phil MANZARENA. Art-rock avec de beaux accents jazzy. Et si ça vous rappelle ROXY MUSIC ou BRIAN ENO c’est un peu normal vu que toutes ces « entités » sont inextricablement liées.

 

 

Le somptueux disque d’Eiko ISHIBASHI a été un prétexte à de longues digressions et heures perdues youtubesques à puiser dans la pop-culture nipponne. De ce genre d’escapade on en revient pas forcément glorieux mais s’il y a un disque à garder ce serait peut-être le bien nommé « Japanese Girl » d’Akiko YANO. On navigue là en plein cliché when east meets west . Et d’aimer ça.

 

 

Idem : ALWAYS AUGUST (chroniqué en octobre dernier) ouvrait la boite de pandore du catalogue sans fin ni fond du label SST de la grande époque (avant qu'un certain Greg GINN ne soit systématiquement pointé du doigt par les groupes pour malversations...) : ça défouraillait à tout va à élargir le roster du label avec tout ce qui se faisait de cool, hybride et underground à l'époque. Ca vaut vraiment la peine de (re-) découvrir des perles planquées sous le bitume comme les TAR BABIES et leur jazz-funk frais et roboratif. No Contest est de ces albums confidentiels et solides qui méritent qu'on se les repasse sous cape. ALTER NATIVES qui mélangent prog, noise, rock ou jazz :  la fusion avant l'heure. Ne pas oublier UNIVERSAL CONGRESS OF, l'incarnation post-SACCHARINE TRUST de Joe BAIZA) qui délivre le jazz le plus cool de la côte ouest. Et peut-être de la planète. « Prosperous & Qualified » figure dans mon top 10 intime des disques de jazz. Pas moins. Les plus téméraires peuvent toujours piocher dans la disco azimutée de ZOOGZ RIFT ancien catcheur dont les influences BEEFHEART-ZAPPA-tesques s'affichent sans retenue. Autant commencer par le quasi commercial « Water II : At Safe Distance » (« safe » - sāf = sûr, sans danger...). Encore plus opaque, on a Steve FISK. Derrière cette bonne tête de geek des années 80's, on a un producteur, un guitariste émérite (qui officiait dans PELL MELL), et aussi une tête chercheuse qui découvrait les possibilités exponentielles du sampling. « 448 Deathless Days » est un album sans queue ni tête dont l'étrangeté laisse l'auditeur toujours aussi perplexe une quarantaine d'années plus tard. Un petit dernier ? Beaucoup plus classique et convenu, quasiment introuvable à l'heure actuelle, mais d'une classe absolue, « Happy Nightmare » Baby d'OPAL nous distille son folk rock psyché intemporel et altier (RoughTrade a sorti 2 ans plus tard une compilation « Early Recordings » offrant un volet beaucoup plus intimiste du duo). De ces groupes ultra-confidentiels qui ont du influencer une tripotée d'artistes depuis...  

 

 

Dommage : on ne va toujours pas quitter SST... Si vous suivez la pitoyable actualité vous avez peut-être vu la dernière incarnation de BLACK FLAG soit trois post-ados relativement doués au service de la mégalomanie d’un Greg GINN qui au passage emmerde bien les autres membres historiques du combo légendaire (et par là même recentre le propos sur son crédo : BLACK FLAG c’est lui, et n’importe qui, même médiocre, peut devenir membre du groupe). Pathétique gouffre sans fin ni fond : ouais c’est moche un punk qui vieillit. Autant en profiter pour se repasser la discographie post-BLACK FLAG de ce guitariste de génie qui a tendance à multiplier les projets comme de simples extensions tentaculaires de lui-même. À l’exception des deux (excellents) premiers GONE (avec la future section rythmique d'élite du ROLLINS BAND) sa guitare est poussée dans les recoins autistique de son style : GINN joue du GINN en boucles hermétiques et massacre la plupart des productions avec un son basse-batterie dégueulasse. De ce smegma nauséeux, The TAYLOR TEXAS CORRUGATORS tire son épingle de la meule de foin avec une espèce de country-blues de salon déglinguée où les solos erratiques de GINN se dé-calent parfaitement. Il y a un peu de GONE dans son projet MOJACK qui nous délivre son punk-jazz mutant... avec un saxo en plus ce qui est plutôt inattendu (et bienvenu) dans l'univers autocentré du guitariste : et ça se tire la bourre en volute interminables.  

 

 

On clôture définitivement la période SST, c’est promis. Mais ainsi était 2025 à naviguer mollement dans le passé… Et GEZA X, sorte de parrain de la scène punk californienne (associé de près ou de loin à certains groupes du label) s’est pas mal invité sur les écoutes. Plaisir de redécouvrir son art-punk créatif et anguleux. 

 

 

Celui-là on se le gardait un peu sous le coude. Ce genre d’album dont on se demande encore comment on a pu passer à côté pendant tant d’années et qui aurait sûrement changé le cours des choses si découvert pendant une adolescence musicalement avide… RAIN PARADE et son Emergency Third Rail Power Trip distille un rock finement psychédélique. Loin de rivaliser avec les dissonances bruyantes des SONIC YOUTH de la décennie 80, RAIN PARADE opte pour les mélodies subtiles, une pop élégante brouillée par des saillies électrifiées (mais pas trop !). le guitariste David ROBACK est aussi derrière OPAL précédemment cité. Le groupe après un 2ème album très inégal s’est retrouvé sur un (très correct)  « Last Rays of the Dying Sun » presque 40 ans plus tard…

 

En voilà une qui a dû faire baver Mr OIZO et les apprentis sorcier en home studio. La japonaise Junko TANGE et son projet TOLERANCE n’a sorti que deux albums au début des années 80’s. Son premier était franchement arty et déglingué là où  « Divin » verse dans le registre analogique cradingue et rampant, avec du gros souffle et des gros filtres patauds. De quoi tripper sévère à découvrir les pulsations entêtantes de cette proto-techno à base de bandes et de vieux synthés bruyants.

 

 

Chaque année, cette impression que la discographie de motherfucking Miles n’a pas fini de nous livrer quelques pépites… Avec « Turnaround » par exemple ; soient une poignée d’inédits enregistrés à l’époque du magistral «On Air ». L’éternelle leçon de classe tout en retenue reptilienne. 

 

 

Jazz, toujours avec le tout aussi funky « Two Is One » de Charlie ROUSE. On nage au cœur des années 70’s, où le genre commençait à se réinventer et s’hybrider. Moins hybride mais plutôt mâtiné de petites touche free (et belle surprise automnale) c’est le trop confidentiel « Off Centre » de JOHN CAMERON QUARTET.

 

 

Atterrissage en souplesse (et nostalgie) avec le folk-rock on ne peut plus classique de Songs for Juli de Jesse COLIN YOUNG. C'est le disque sympa avec des accents bluesy et des arrangements solides. Certes il n’a pas la gouaille chaloupée d’un Tony Joe WHITE ou le velouté classieux d’un J.J CALE, mais c’est un disque confortable à se repasser le cul calé dans un vieux fauteuil à siroter une bière américaine fadasse. Tout ça va pas nous ramener John CAGE, certes...

 

 Et tous nos meilleurs vœux musicaux (ou quelque chose comme ça) ! Le champ des musique est un flux continu ouvert en permanence à notre curiosité avide...