Natural Wonder Beauty Concept, ou la rencontre de deux
solitudes.
Deux musiques de chambre.
En 2020, la voix éthérée et apaisante d’Ana Roxanne
figuraient bien sur ma to do list de sortie de confinement. Mais que
voulez-vous, éloge de la paresse… De DJ Python (aka (Brian Piñeyro) en revanche
je ne connaissais rien de son électro-reggaeton au groove de salon finement
ciselé. Pas beaucoup de storytelling brodé autour de leur collaboration
qui pourrait expliquer cette synthèse modulaire east-coast/west-coast.
Peut-être que calme et minimalisme en sont les dénominateurs communs. Mais la
somme de ces deux idiosyncrasies bien campées ne débouche pas sur la simple
superposition de leurs écosystème respectifs. Le résultat est plus fouillé,
avec ses accents candides de dream-pop de chambre d’étudiant.e blafarde
(trip-hop même avec l’envoutant « World Freehand Circle
Drawing » ), d’IDM lumineuse bricolée avec les 3 bouts de ficelles
réglementaires et solidement assemblée. Une
certaine idées des années 90’s s’invite, avec ces petites touches illbient,
electro-dub voire jungle (avec l’amen-break du morceau éponyme) : on peut
penser à Cibo Matto, Seefeel, ou les contemporainsde HTRK. Pas de limite imposée par leur retenue
de façade douce-amère : ici on explore les ambiances, qu’elles soient foisonnantes,
cafardeuses ou nimbées de mystère vaguement planant. Trouble gênant aussi quand
Brian Piñeyro se met à nu pour la première fois en posant sa voix fragile et presque
adolescente sur « III ». La voix d’Ana Roxanne est quant à elle
traitée, triturée ou posée en nappes à la manière d’un instrument. Elle chante
aussi, susurre ou psalmodie avec cette grâce insaisissable et altière.
Deux musiques de nuit qui se croisent, contemplatives, des
instants graciles.
Une histoire en forme de ligne blanche à tracer en quittant
les lumières de la ville, à scruter d’autres cieux immobiles.
« Blues (free)JAZZ is the teacher, punk is the
preacher » (The Bellrays)
Au départ, c’était une photo de pochette d’un album live
de Black Flagsur laquelle on pouvait
voir Greg Ginn arborer un tee shirt à l’effigie de ce groupe au nom étrange : Saccharine
Trust. Logique hypothético-déductive d’un ado qui découvrait l’effervescence
des groupes « indés » des années 80’s : « si mon guitariste
préféré fait de la promo pour ce groupe, alors ce groupe est forcément
cool ». Il me FALLAIT dénicher leur album. Denrée rare chez les disquaires
de province à l’époque, c’est finalement le soyeux We Became Snakes qui
inaugurera la collection, faisant figure au passage de bonne introduction à l'univers parallèle du jazz…Surviving You, Always je le trouverais dans
un bac à soldes des années plus tard. La pochette semblait ultra cool,
jusqu’à ce que je réalise que la photo l’illustrant relatait en fait d’un
suicide par défenestration et non d’une naïade un peu évaporée, mais bon…
De toute façon je n’étais pas préparé à l’uppercut que j’allais prendre dans
les oreilles.
Compagnons de route dès les débuts du label SST, le groupe
a toujours eu toute sa place avec ses pairs avec un premier EP qui traduisait
également la rage et l’urgence de l’époque avec des intonations néanmoins plus arty
que les potes du label. Si tous ces groupes ont suivi des trajectoires
artistiques remarquables et affirmées, Saccharine Trust est peut-être le plus
décalé et atypique de l’écurie (même si les Meat Puppets..... ). Affublés de l‘aura
ingrate des grands outsiders, le groupe avait un succès d’estime auprès des Sonic Youth qui rêvaient de les rencontrer lors de leur brève signature sur
le label. Et nul doute que Surviving You, Always y est pour quelque chose avec
ce magma d’avant-rock qui cherche (et trouve) son propre équilibre, forcément
instable, entre l’énergie punk, un groove en accéléré passé au hachoir,
quelques dissonances et ruades free de rigueur, une poésie beat traversée d'accents bibliques.Et une passion
sans faille qui suinte de part et d’autre de l’album. Pareil objet musical
dénotait au sein d’une scène punk assez bas du front et somme toute
conservatrice et quelque peu sectaire, leur sincérité restant leur meilleur laissez-passer
dans cette jungle urbaine bouillonnante. Le virage free-furieux et radical
opéré après le Pagan Icon des débuts doit beaucoup à la forte personnalité du tandem Jack Brewer, Joe Baiza, la légende voulant que ce dernier faisait ses
gammes en avalant son petit déjeuner. Un chemin emprunté qu’il ne démentira pas
par la suite, s’enfonçant toujours plus dans les méandres d’un jazz chaleureux
et absolument cool avec Universal Congress Of. Mais on est loin de ce cool ou de
la note bleue pour l’instant, avec des morceaux survoltés ou riment rapidité
d’exécution et maitrise d’une énergie penchant dangereusement pour les
dissonances et la syncope. Quelques plages au rythme ralenti comme pour halluciner sur
Our Discovery ou encore Yhwh On Acid aèrent l’album pour finir avec une reprise radicale
et inattendue des Doors… Impérial et possédé tel un prophète de rue, les
accents de voix, humeurs et autres imprécations de Jack Brewer parcourent et
incarnent tout l’album avec l’impression de se voir administrer un prêche ou
quelconque sermon de bas-étage sur chacun des morceaux…
Par la suite, Saccharine Trust produira trois très bons
albums, tous différents et lorgnant davantage vers un jazz urbain aux formes
plus « classiques ». Le dernier The Great One is Dead a été produit
une quinzaine d’années plus tard dans un anonymat relatif, avec une section
rythmique différente, et toujours, les inséparables Baiza/Brewer aux commandes. « Surviving »
reste un mètre-étalon pour tout bon apprenti musicien se frottant au math-rock,
punk-jazz et autre forme de musique composites. Un disque qui aura influencé
pas mal de monde et témoignait aussi d’une scène paradoxalement restée ouverte aux
expérimentations et autres fusions bourgeonnantes. Très représentatif quelque
part de ce qu’on été les groupes « indés » avant de se trouver
qualifiés de la sorte.
Bon, cette fois, on va la clôturer pour de bon, cette
série des Disques de l’Un. On a dépassé les 10/10 depuis un bail… Mais ce
groupe revenait régulièrement dans la balance. Pour être honnête j’aurais dû
évoquer We Became Snakes vu que c’est avec lui qu’a commencé cette longue aventure.
Et puis il a une pochette parmi les plus cool (avec le Huevos des Meat Puppets et les artworks de Pettibon pour Black Flag….)… Mais Surving You, Always
reste jusqu’à ce jour une pierre d’achoppement, un marqueur fort dans un
parcours hétéroclite et inspirant. Et somme toute « bien content » de
toujours posséder leur vinyle qui devient denrée rare sur le marché. Même
dématérialisé.
L'Un.
SACCHARINE TRUST : Surviving You, Always (SST Records. 1984)
Quel que soit son avatar, on ne
chronique plus trop les productions de Justin K. Broadrick. Parce qu’on peine à
le suivre dans cette boulimie sans fin ; parce qu’à force d’aligner sortie
sur sortie, les lignes se brouillent, lorgnant parfois vers un déstabilisant
sentiment de déjà-vu en forme de grand continuum sans queue ni tête. Les obsessions
de ce démiurge se rejoignent dans une œuvre presque trop cohérente dont les
desseins cachés se révéleraient à la fin. Je ne sais pas trop où on se situe
dans ce chemin de croix en forme d’échos lourds et de bruit blanc, et ne sais
pas non plus s’il y a vraiment une fin à une production pléthorique qui semble
être le prolongement naturel de Broadrick et surtout le meilleur exutoire à
toutes ses angoisses. Au final devant tant de matière impalpable, on se
retrouve submergé et confus, abordant chacune de ses parutions avec une
certaine circonspection. Mais Loud as Giant est un nouvel – énième - alias (qui
plus est une collaboration avec un certain Dirk Seeries), ce qui justifie ce
petit arrêt sur image (oui, la photo de la pochette a capté mon
attention !). A la première écoute de cet Empty Homes, un possible biais
peut faire penser qu’un seul homme est aux manettes, Justin K. Broadrick tirant
la couverture vers lui. Mais c’est ignorer la vieille et profonde amitié entre
les deux protagonistes, ceux-ci partageant ce goût pour les textures
granuleuses noyées dans les brumes électrifiées, les paysages désolés et
les postures introspectives. Alors oui, tout au long de l’album (ou sur les ¾
des titres) on pourrait tout à fait penser à écouter un album de JESU (encore
un…), ce projet exutoire et véritable miroir en négatif de Godflesh qu’a
développé Broadrick au fil des années. Les nuances collaboratives se cachent
dans le détail des boucles de nappes sonores finement appliquées, une rythmique
discrète et rampante qui s’impose au fil des morceaux. Les pistes se brouillent
à la croisée des chemins entre une dark ambient cinématique jamais loin,
en embuscade, et ce shoegaze aux relents industriels corrodés qui masque
(ou distille) si habilement les émotions derrière ce mur hypnotisant de résonances
insistantes et d’échos soutenus. Comme la somme de deux regards rétrospectifs
convergents sur un sacré paquet de décennies cumulées à forger le son et la
matière de la sorte dans les éthers de plus en plus éloignés. Exercice de topographie
sonore aux marges de la claustrophobie comme ont pu le faire CoH & Abul Mogard récemment dans un registre plus mystérieux, ou encore The Bug vsEarth sur des terrains arides…
L'Un.
LOUD AS GIANTS "Empty Homes" (ConsoulingSouls. 2023)