
Ce n'est pas dans ces humbles
pages qu'on va présenter CAN, LE Can, un de ces rares groupes non anglophone
des roaring 70's qui aura
rétrospectivement fait la nique aux américains en proposant autre chose en ces
temps systématiques de blues psychédéliques aux guitares heavy dégoulinantes.
Porte-parole d'un bastion allemand d'irréductibles allumeurs allumés de
contre-feux (Neu!, Amon Düll, Faust...), ce quintet from inner space
savait mélanger à sa sauce un peu de rock, de transe hypnotique et
d'expérimentations électroacoustiques hallucinées (dérivant certes sur la
fin vers la disco racoleuse de films
porno ratés...), avec ce son à la fois souple, sec et froid si caractéristique
de ce qu'on peut déjà appeler l'école de Cologne (et qui perdure de nos jours
dans de toutes autres directions avec la scène electro si caractéristique : The
Field, Mouse On Mars, Oval, Ellen Alien...). A l'instar du Velvet Underground
qui lorgnait vers la musique d'un Terry Riley ou de La Monte Young, j'aime à
définir le travail de CAN comme la vitrine populaire (le « pop » de
pop-music...) des expérimentations
radicales d'un Karlheinz Stockhausen qui ne serait jamais vraiment revenu
indemne d'un trip à Woodstock (ouais : osé mais placé...).
C'est un peu dans l'air du temps,
le kraut-rock, étiquette réductrice dont on les a affublés. Une myriade
de jeunes groupes redécouvrent les vieux synthés analogiques que les deux
dernières décennies avaient quelque peu ringardisé, et s'embarquent sans complexes
sur les mêmes autobahn motorik qu'avaient laissées intactes nos vieux
renards revenus de tout. Une influence en perpétuelle expansion revendiquée à
juste titre par tous, qu'ils viennent de la techno, du post-rock, de la
synth-pop ou de l'ambiant. Dans un contexte aussi frénétique, la sortie
inespérée de ces inédits permet d'effectuer une salutaire remise de pendule à
l'heure ; non dans le but de démontrer quelconque suprématie, mais plutôt pour
confirmer le statut unique et intemporel de ce groupe transgenre et atypique
par essence. Et la première écoute balaie les réserves de rigueur : non, ces
lost tapes ne sont pas les side B
& rarities souvent hasardeuses et barbantes que l'industrie du disque
nous sort régulièrement de son chapeau sans fond quand on n'attendait plus
rien, sauf un énième renflouage de caisse. Elles ne sont pas non plus un
prolongement de l'œuvre du groupe : elles sont partie intégrante d'un travail
constant, évolutif et systématiquement documenté. Devant pareil panoramique,
pas vraiment envie de faire une distinction entre jams improbables, extraits de
concert, musiques de commande (pour films), versions alternative (là je pense à
« Midnight Men » en fait une version alternative de « Vernal
Equinox » (je crois) de mon petit album préféré « Landed »),
véritable « side B » ou morceaux injustement passés à la trappe.

« Godzilla Fragment »
dépasse de loin le simple cabinet de curiosité pour préfigurer un noise-rock
des plus radicaux, alors que « E.F.S » endosse à merveille son
costume de side B & rarities, parfaite voie de garage aux accents
méchamment chamaniques : bien barrés les gars...
Messer , Sissors, Fork &
Lig » se pose en morceau parfait, résumé kaléidoscopique de ce que le groupe
peut et sait faire de mieux ; tous les ingrédients aux rendez-vous. De ces
morceaux qu'un Thurston Moore ado a du bouffer au kilomètre... Plongée ambiguë aux
accents cotonneux avec le velvetien en diable « Obscura Primavera »
(et là notre Thurston ado a du rêver d'en composer au kilomètre des morceaux
aussi simples et évidents). Et si on colle une personnelle mention es-spéciale
au jam spatio-groovy Pierre Henry vs Funkadelic du quasi putassier
« Barnacle » (époque films porno, donc), le rapide tour d'horizon
devient complet (et jouissif).
Alors bien sûr manquent ces
morceaux à la luminosité tubesque, dans la veine d'un « She Brings the
Rain » ou encore « Little Star of Bethleem », mais déjà ces
morceaux dénotaient dans la discographie d'alors. Et c'est peut-être ça,
l'histoire de CAN : une succession de non-morceaux géniaux, qu'ils soient
aboutis ou non, des musiciens qui jouent du CAN sans l'être vraiment avec,
toujours, ce décalage et cette propension à l'exploration continue. Des
musiciens en phase avec leur époque tout en regardant ailleurs.
Déjà disque de l'année par ici
même avec un léger delay d’une bonne 40taine d’années.
L'Un.
CAN "The Lost Tapes" 3xCD boxset (Mute. 2012).