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mercredi 18 février 2026

MALIBU, PERILA ou ULLA STRAUSS (aka U.E) : un saut dans le vide cotonneux d'une ambient music de combat....

"Les femmes prennent de plus en plus de place dans l'espace musical" (Clara Luciani). 
 
 
 
Les excursions précautionneuses dans les méandres démultipliés de l’ambient-music ont tout de la quête du lapin blanc ; à traquer la perle rare et ultime dans un océan brouillé de fatuité répétitive. Entre gros placages d’arpèges lénifiants et textures dronesques étirées ad-nauseam, les sorties de pistes auto-contemplatives foisonnent, musique d’ameublement d’un vide sidérant. Ici on distille redite et fatuité, là on étale une débauche de gros synthés analogiques très, sûrement trop chers au service d’un propos boursouflé qui à défaut de viser la lune se contente de ruminations spacenewage ... La frontière est mince (et très subjective) entre des œuvres qui proposent un univers ouvert à nos cinq sens affutés et une bouillie auditive interchangeable pour chiller tristement dans le clinquant d’un shopping mall réplicable, paire d’écouteurs bluetooth rivée sur les oreilles. Une overdose du genre vous l’avez compris, mais le propos ne s’appliquerait il pas à tous les genres et sous-genres musicaux ? La capacité du cerveau humain à assimiler masse de quantité est peut-être limitée, alors autant se borner à écouter une poignée d’albums iconiques mais aussi aller piocher sur les marges de ce genre aux contours filous (pour revenir à notre ambient-music). Parce que ces derniers temps c’est exactement là (ou ailleurs) que de belles choses étaient délivrées. Les marges en question sont glissantes et on pourra aisément arguer que ce n’est pas vraiment de l’ambient. Certes. Mais peu de styles musicaux ne restent figés dans des dogmes immuables, il y a certes des gardiens du temple mais il y a aussi le préfixe post- appliqué à tout va qui traduit bien ces évolutions (dans les années 60’s, on parlait déjà de post-bop…). De là à parler de post-ambient, pas sûr qu’on ait déjà osé. La tentative digressive rode dans ces lignes, il faudrait songer à recentrer le propos sur nos trois artistes à la démarche ouverte. 
 
 

Peut-être l’album qui se rangera le plus facilement dans cette case ambient, le « Vanities » de la française Barbara BRACCINI (aka MALIBU) est une plongée cotonneuse dans un gouffre à la fois posé et distant, à contempler les frémissements d’une mégalopole  à la dérive. Et on remarquera la parfaite triangulation entre le titre de l’album, le visuel et son contenu. Un mystère se tisse, de plus en plus diaphane, au fil des enchevêtrement de voix ténue, nappes épaisses et touches éparses d’instruments acoustiques. Une onde de choc cinématique au ralenti dont la richesse du détail enfoui n’a de cesse de se révéler après des écoutes immersives qui s’apparentent à de belles séances de méditation à la fois solitaires et connectées avec le reste du monde, là, dans l’instant.

 

 

Un lent glissement s’opère avec PERILA (aka Alexandra Zakharenko), celle-ci s’éloignant plus sensiblement des canons ambients. « The Air Outside Feels Crazy Right Now » compile les pérégrinations intimes et pastorales de ses dernières années, à la manière d’un carnet de bord sonore. Les morceaux louvoient, se cherchent et semble tourner en rond, comme une conversation avec un soi-même imaginaire. Histoire d’une transformation. A l’instar de MALIBU, Alexandra ZAKHARENKO use de sa voix comme d’un instrument mais la pousse légèrement dans ses retranchements que ce soit dans une longue traine réverbérée ou dans des syncopes de fragments filtrés. Introspectif, l’album semble aussi comme hanté, par la recherche d’un souffle, d’un appel d’air intime qui se voudrait libérateur.

  

L’équilibre de « Hometown Girl » de l’américaine U.E (aka Ulla STRAUSS) tient du paradoxe de ne plus vraiment faire partie de l’écosystème ambient tout en s’inscrivant dans une musique d’ameublement. Musique de chambre plutôt, dont le seul fil conducteur erratique serait ce louvoiement de l’artiste dans les pièces et couloirs d’une maison imaginée ou enfouie dans ses souvenirs endormis. Langueur blanche et diaphane. Tout en échos fuyants et esquisses instrumentales comme captées sur le vif par un microphone amateur posé là, presque par hasard. Musique faussement spontanée en forme d’à-coups rêveurs à qui semble relater du lent déroulement d’une journée évanescente. Jamais loin de la rumeur étouffée du tumulte du monde, si proche de notre épiderme frissonnant…

 

 

 

Alors ambient, pas ambient ? Pas forcément ce qui rapprochera le plus ces œuvres immersives. Le dénominateur commun est davantage à chercher dans la démarche introspective exigeante de ces 3 artistes. Trois visions à la sensibilité toute féminine ; et c’est précisément ce dernier point, loin d’être anodin qui a toute son importance. Ce n’est qu’un point de vue non étayé et probablement discutable, mais j’aime à penser que dans le microcosme de la musique, la traditionnelle domination masculine tend à s’effacer pour laisser à la gente féminine cette portion naturelle d’espace qui leur est due. Comme une force marémotrice le monde change imperceptiblement et tout en équilibre pour plus d’harmonie et de douceur. En tout cas si ça peut claquer momentanément le beignet à cette agitation masculiniste qui se déchaine ces derniers temps…. On a toujours le droit de rêver

 

 

 

L'Un. 


mardi 11 novembre 2025

Gonçalo F. CARDOSO : "Exotic Immensity"

« La tentation d'une île »

 

Biais de confirmation : à la première écoute, certes distraite, de se  laisser berner, persuadé qu’Exotic Immensity s’inscrivait dans le sillage des travaux précédents de Gonçalo F. Cardoso qui documentait les contours sonores des iles traversées : Canaries, Açores, Zanzibar ou Borneo. Pas forcément du field-recording pur et dur, mais plutôt des reconstitutions subjectives, des superpositions de paysages sonores enveloppées d’électronique plus ou moins prégnante. Un léger différentiel s’impose cette fois sur une île imaginaire pour laquelle le champ des possibles et des expérimentations est ouvert aux vents contraires. Si les sons captés semblaient souvent dominer sur ces « impressions d’îles », ils deviennent une matière souple et modelable à l’infini dans cette immensité exotique à (re)créer. Comme un paysage rêvé entraperçu à travers les battements de paupière d’un songe éveillé. Les strates sonores évoquent l’épaisseur de la couche nuageuse qui nimbe l’archipel d’un entêtant mystère. Tournoiements de boucles. Le quai d’embarquement est brouillé et semble s’éloigner de pair avec le reflux. La présence humaine est tapie dans l’ombre des détails luxuriants et filtrés ; comme un rituel ancien et oublié. A moins que ce ne soit une présence animale et crépusculaire. L’analogie insulaire se confirme : derrière un exotisme de façade aux contours aguicheurs et veloutés, une âpreté lui succède au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans la moiteur de cette nature encore intacte.... Gonçalo F. Cardoso a composé un panoramique d’une dark ambient qui n’est pas sans rappeler On Land d’Eno ou Substrata de Biosphere. Avec ce supplément de rugosité propre à ces reporters de terrain, chasseurs de sons plus en phase avec une réalité - même imaginaire.

 

L'Un.

 

Gonçalo F. CARDOSO : "Exotix Immensity" (Discrepant. 2024) 

 


mardi 5 août 2025

LILITH (aka SCOTT GIBBONS & Rachel WILSON) : Stone, Orgazio & Redwing

 De se demander si ce blog n’est au final que la pauvre excuse avancée pour placer en douce 2 ou 3 vieux disques seulement, cette poignée de musiciens qui vous accompagnent et vous tiennent les tripes et obsède l’esprit encore intact depuis 10, 20 voir plus de 30 ans. Certes il y a la série « Les disques de L’un » qui recense quelques influences parmi d’autres. Mais pour ces disques clés, compagnons de l’intime, aucun tag, aucune catégorie. Juste une hiérarchisation intime à peine palpable. L’air de rien au fil des pages, on en a planqué 2 ou 3. Sans tag ni étiquette…

 

C’est parti pour un exercice de réhabilitation ou d’une exhumation, c’est selon, avec un certain Scott GIBBONS, inconnu à peine plus connu sous le pseudo de LILITH. Trois albums signés dans un anonymat relatif sur le label belge à tête chercheuse SubRosa au mitan des années 90’s. Trilogie heureuse et exigeante. On nage dans une musique acousmatique éminemment austère. Et c’est une économie de sources sonore qui prévaut, épousant le concept moteur de chaque album. 

 

STONE, paru en 1992, est peut-être le plus direct. Brut aussi au vu du matériau strictement minéral utilisé. Argiles et granites diversement grattés, frappés ou raclés, mais surtout triturés en studio jusque dans leurs finitudes acoustiques. Les patterns rythmiques qui en résultent sont sourds et semblent tout droit sortis de strates profondes ou caverneuses. Un exercice de style évident, forme et fond parfaitement intriqués que n’avait pas manqué le magazine The Wire, cataloguant Stone dans les meilleurs albums de l’année (dans sa catégorie, certes…).

Un an plus tard le musicien diplômé en philosophie des religions ne pouvait pas rater la figure controversée d’Alester CROWLEY, apôtre de la magie noire, des élucubrations à la 666 et tout le toutim. ORGAZIO s’empare de fréquences cosmiques de l’inaudible, de rares enregistrements vocaux et les formules kabbalistiques du triste sire pour retranscrire l’esprit dévoyé du truc. Le propos, lorsqu’il est audible, se fait âpre et rocailleux en cette vallée des larmes ; et vaguement incantatoire.

Pas des plus convaincants pour les profanes, les incrédules et autres agnostiques de tous poils, si ce n’est cet inconfort lancinant qui vous tenaille à chercher un sens au milieu des ténèbres.

Mais c’est avec le 3° opus que Scott GIBBONS pousse les idées avancées dans ses deux précédents albums dans leurs ultimes retranchements, et ce toujours dans cet esprit d’immersion ascétique. Les éléments vocaux de sa comparse de toujours, Rachel Wilson, sont le seul matériau sonore exploité pour des explorations qui s’étirent en longueurs impalpables. REDWING capte l’immanence de la respiration humaine, en un long panoramique à peine parasité. Souffle vital, humain qui là aussi débute aux frontières de l’audible pour se déployer en un long continuum aux boucles rituelles. Profondeur viscérale qui vous prend précisément aux tripes en épousant une forme diaphane et aérienne. Une musique calquée sur nos biorythmes qui est censée convoquer l’énergie sexuelle du corps (on pense au débauché Masturbatorium du HAFLER TRIO – même période). « listen in the dark - not alone » recommandait au passage Scott Gibbons…

La suite de LILITH est plus évasive, en pointillés ou lignes de fuite. Dans la foulée il y a eu un excellent FIELD NOTES sorti sur le label WorldDomination. Soient des errances électroacoustiques plutôt espiègles, à manipuler les masses et fréquences sonores sans but précis. Mais aucune trace sur la Toile ; peut-être dans les bacs à solde numériques…. Pendant des années, les traces du bonhomme n’ont de cesse de s’effacer, dans la poussière analogique, à mesure que l’hyper-connexion occupe les espaces vides. Les travaux de Scott Gibbons n’ont pourtant jamais cessé, que ce soit sous son nom ou sous d’autres alias. Musiques de commande pour le théâtre, la danse ou autres, il faut recoller les morceaux en piochant à droite et à gauche, sa page web ne semblant pas vraiment être à jour. On apprend même l’existence isolée d’un 5° album de LILITH, « Imagined Compositions for Water », sorte de Saint Graal du fan transi qui bouclerait la boucle en ajoutant l’élément liquide dans les recherches soniques de Gibbons. 

 

 

L'UN .

vendredi 25 juillet 2025

WHATEVER THE WEATHER "II"

  "Les rumeurs, je m'assois dessus! C'est un coussin très confortable." (Alain Gillot-Pétré)

 

 

Sale temps pour une petite virée dans l’œil du cyclone ? Whatever… Le baromètre de nos émotions est paré pour un de ces voyages statiques sans réel commencement avec une ligne d’horizon qui ne cesse de s’éloigner. Plus habituée à produire une IDM intriquée sous son vrai patronyme, WHATEVER THE WEATHER est une sorte de side-project, version ambient, de la britannique Loraine JAMES. Au gré de sa météo intime elle pose ses valises et compose en s’accordant à la température ambiante. Si son premier affichait un spectre glacial, WtW II s’oriente plutôt vers ce genre de tonalité chaleureuses que l’on retrouve à l’aube, lors d’une courte marche improvisée sur les marges d’un désert mental. On peut parler de vignettes vagabondes, au gré des humeurs de Loraine JAMES toute occupée à les bricoler, employant des techniques de collage, de collision ou de télescopage. On est loin du drone, et des nappes éthérées débitées au kilomètre par les béotiens du genre. Whatever the music, tant que l’on prend du plaisir à la dévoyer. Car ce package  atmosphérique 2.0 ne tient dans le casque circum auriculaire qu’une fois bien ficelé, tant l’assemblage minutieux tient de l’hybridation de laboratoire. Pas un morceau ne parvient à poursuivre son chemin apaisé sans ces petites tentatives de sabotage sonore. Comme de petites extrasystoles interstellaires ou autres capsules temporelles égarées dans notre espace-temps au ralenti. Sorte d’ambient de confrontation qui brouille les pistes et fausse la donne en surfant sur les époques. Tu t’allonges, là, à laisser couler le flow continu sur tes oreilles bien pépouze, et whatever t’envoie ces petits clins d’œil appuyés plein de glitch & bleeps tout droit sortis des années 2000 2.0. Quelques échos rémanents et la touche de dub nécessaire pour liant. Et ces field-recordings insidieux qui s’incrustent dans les compos comme ce vibreur de téléphone en mode silencieux, sorte de reset sur notre époque parasitée par l’ivresse de la vitesse digitale. Discrètement idiosyncratique, la musique de Loraine JAMES est interstitielle et se veut surtout espiègle. Une qualité rare dans le pré carré de la musique ambient… Et dans notre contemporanéité rongée par l’égo, la vanité des choses et ce climat qui part en sucette. Whatever, fuck.
 

L'Un.

Whatever the Weather : "II" (GhostlyInternational. 2025)