lundi 18 octobre 2021

KMRU "Logue" (et Peel, et Jar et....)

"La contemplation, c'est suspendre le temps à coups de beauté" (D. Lamotte)


Ce qu’il faut peut-être savoir sur Joseph « KMRU » Kamaru, c’est cette exquise discrétion qui gravite en fines volutes une approche rituelle et intimiste du fait sonore. 

Tout est dit. Ou presque. 

A peine 24 ans, et ce jeune prodige Kenyan tisse déjà sa toile gracile entre Nairobi, Berlin ou autre Montréal. Son travail ressemble à une profonde méditation, dont le préalable serait cette longue et attentive écoute de son environnement direct. Enregistreur portable au poing, il se penche sur la réverbération d’un lieu où la vibration d’une ambiance, le petit incident sonore qui relève de l’infra-ordinaire. La suite se fait dans le calme d’un home-studio, à caler nappes et volutes de synthés par-dessus. On est là dans les canons gravés dans le marbre d’une ambient des plus classiques, non ? C’est en gros les remarques de quelques auditeurs qu'on peut glaner sur la Toile… Et c’est vrai. Mais peut-être que ce qui différencie un chef d’œuvre bien ficelé d’ambient du tout-venant doit finalement résider dans ce petit plus indicible : cette finesse d’une granularité bien pondérée, une mise en place aérée qui laisse les sons captés respirer par eux même. Le reste relève de l’accident heureux ou contient cette part de magie innocente et légère. Joseph Kamaru est un sorcier analogique. Comparé aux précédents Peel ou Jar, Logue, s’il reprend le même modus operandi et s’inscrit dans la même veine contemplative, montre plus de complexité. Dans la forme déjà, avec des morceaux écourtés, dans l’ensemble moins statiques (avec ce qu’il faut de planants), où les éléments posés interagissent entre eux de manière plus affirmée et dynamique. Les field-recordings sont moins étouffés, davantage mis en avant, secoués par des synthés qui ont délaissé les nappes épaisses pour de jolis séquençages en pointillés. L’élément rythmique aussi est beaucoup plus prégnant, renforçant le caractère organique de cet écheveau sonore. Une chaleur lumineuse, affirmée et sereine se dégage de Logue. Une mise en abime troublante aux effets hypnotiques et introspectifs qui nous ramène à ce sentiment primal de confortable hébétude. C’est peut-être pas si éloigné, dans l'attitude,  du lowercase de Steve Roden.... Mais ce qui est sûr en revanche, c’est qu'ici, les disques de KMRU passent en boucle, en rond, en large ou en travers depuis plus d'une année…

 

 

L'Un.

 

 

KMRU "Logue" (Inzajero. 2021)

 

 

lundi 13 septembre 2021

Jérôme NOETINGER & Lionel FERNANDEZ : Outer Blanc

"Si vous voulez connaître mon histoire, je serai votre guide dans le noir." (Yokan)

 

Outer Blanc, c’est la rencontre sur le fil de la bande magnétique de deux pionniers hexagonaux des musiques de traverse ; de ceux dont le sacerdoce est de dompter l’énergie des masses sonores en fusion par le biais d’un questionnement exigeant de leurs instruments poussé dans leur retranchement. La guitare ferrugineuse de Lionel Fernandez c’est celle de Sister Iodine, un de ces groupes noise mythique, dont l’aura ne cesse de grandir des années après. Derrière les gros Revox et électronique embarquée, on ne présente plus Jérôme « Méta » Noetinger, cet infatigable activiste des scènes électro-acoustique… L’album nous recrache le fruit macéré d’une collaboration qui a commencé il y a déjà pas mal d’années aux Instants Chavirés. La bataille est sourde, entre deux musiciens et des techniques qui se phagocytent en permanence. On joue sur les dynamiques, le grain de matières en fusion et une tension toujours sur le qui-vive. Se tracent dans une mécanique du bruit, de sombres fulgurances tirées au couteau dans un tas de charbon nourri aux infra-basses en lignes fuyantes.  Plus cinéma pour l’oreille (sic) que jamais, Outer Blanc dévore le bitume raréfié d’une autoroute de nuit bouclée sur elle-même. A bord du véhicule en roue libre, on a embarqué Mad Max et un Blade Runner 2043 foutraque, le compteur Geiger qui crépite à fond les balloches. Parfait pour un décrasser vos vieux systèmes hifi "vintage" à la con.

 

L'Un.

 Jérôme NOETINGER & Lionel FERNANDEZ : Outer Blanc (Sonoris. 2021)

 

mercredi 1 septembre 2021

CAN : Live in Stuttgart 1975

 

A l’heure où des groupes monolithiques et vieillissants continuent de se repaitre sur le dos de la Bête déjà pas mal entamée avec des sorties et rééditions anecdotiques voire crapuleuses, la très rare parution d’un enregistrement de CAN, suscite toujours une attention particulière quand on sait que les allemands documentaient leurs frasques sonores de manière quasi systématique. Les brillantes Lost Tapes sorties de nulle part il y a une 10zaine d’année en sont une superbe illustration. A vrai dire, ces bandes là proviennent d’un fan qui enregistrait méticuleusement leurs concerts avec l’assentiment du groupe, et ce concert à Stuttgart est le dernier d’une longue tournée d’un groupe au mitan de sa carrière. Délesté du chanteur Damo Suzuki parti tutoyer le dieu des Témoins de Jéhovah, le CAN se recentre en quatuor d’instrumentistes affutés, à la pratique fusionnelle et exigeante. Parallèlement, l’inégal Landed (signé sur Virgin) est censé promettre au groupe une visibilité plus commerciale qui n’arrivera pas vraiment. Mais en concert, le collectif rejoue rarement deux fois le même morceau de la même manière, si encore il daigne jouer un morceau de son répertoire. Car là on part pour un looong jam introspectif, une de ces virées sans règle ni autre finalité avouée que de tricoter des fulgurances cosmiques nimbées d’un groove au tribalisme acharné. CAN ne ressemblait à rien alors, avec sa fusion avant l’heure de funk allemand progressif faussement dilettante. Longues dérives flippées qui partent d’un thème, d’une bribe de morceau vaguement identifiable (Landed par ici, peut-être Ege Bamyasi par là…). Improvisations dont le fil déroulé s’étiole vers des directions hasardeuses, des errances qui semblent s’attarder pour éclater en petites combustions sonores extatiques pour mieux retomber sur leurs pattes. Si chaque musicien est bien en place, les volutes d’Irmin Schmidt s’affrontant aux envolées de M. Karoli, la basse pulsatoire d’Holger Czukay, c’est ce tempo à la légèreté forcenée assénée par un Jaki Liebezeit métronomique qui ne cesse d’étonner. On tient là un des grands batteurs de cette époque…. Au final, l’ensemble peut s’avérer légèrement indigeste pour l’auditeur lambda de 2021. En effet malgré une qualité d’enregistrement largement au-dessus du simple témoignage sonore ou d’un bootleg opportuniste, un live de CAN ne restituera jamais l’intensité physique de leurs performances d’alors. Quand une petite minorité pourrait aussi regretter de ne pas retrouver les éléments qui pourraient rappeler le chef d’œuvre Tago Mago… Gageons qu’Irmin Schmidt (le dernier musicien encore en vie…) et sa compagne, sauront étancher notre curiosité avec la sortie de quelques autres sessions live de derrière les fagots.

 

L'Un

CAN Live in Stutgart 1975 (Spoon/Mute. 2021)

 

(Bonus : les Peel Sessions de CAN......)