lundi 9 février 2026

DEBRIS' - Static Disposal

 “The Circus-Circus is what the whole hep world would be doing Saturday night if the Nazis had won the war.” (Hunter S. THOMPSON - Fear and Loathing Las Vegas))

 

 

 

Et encore un de ces disques dont on ne comprend toujours pas comment on a pu passer à côté pendant plusieurs décennies. Et assurément loin d’être le seul à se poser la question. A commencer par le groupe. La réponse tient en un mot : Chickasha, Oklahoma ; 15000 âmes. De ces villes de poussière qu’on cherche à fuir par tous les moyens mais qui vous vous retiennent et vous emprisonnent dans ses rues rectilignes et balayées par un vent de sable sec et conservateur. Cette diagonale biblique du vide n’était pas l’endroit le plus réputé pour sa scène musicale, ceci peut expliquer cela.

Mais quand on est tout juste sorti de l’adolescence avec un taux de créativité et un non-conformisme supérieur à la moyenne locale bas du front et mou du genou, reste l’option de monter un groupe de branques, histoire de cracher sa morgue à la face d’un monde atone ; et  de pouvoir enfin s’extirper de ce bled pourri… Un trio biberonné et dopé aux influences du VELVET de BEEFHEART et autres divagations stoogiennes. Et un seul album, saillie dissonante, comme un glaviot dans ce désert culturel de rednecks. Brulot inespéré qui valait bien la frustration rentrée de ces trois gugusses post-pubère. Des compos délibérément approximatives comme sur une corde raide, mais là réside tout le charme casse-gueule de ces esquisses sauvages et vacillantes. Un trio accro aux bidouillages électroniques qui enveloppent habilement le classique basse-batterie-guitare dans une bouillie sonore jubilatoire. Communion de potaches jubilatoire aux accents stoogesques avortés donc, à laquelle se seraient invités TELEVISION et un exorciste défoncé à la mescaline. Une grandiloquence proto-punk scrofuleuse qui peut rappeler l’art-rock de PERE UBU qui sévissait déjà sur la côte est, ou le sci-fi rock flippé de CHROME du côté ouest.Le tout sous le saitn patronage de DEVO.

Ce Static Disposal avait tout le potentiel pour entrer dans la petite histoire du rock underground américain, ou tout du moins du midwest râpeux…  Mais les gars ne se seront jamais vraiment extirpés des bouses sèches de leur Oklahoma natal après 3 concerts brinquebalants et malgré une invitation restée lettre morte à jouer CBGB et au Max Kansas, histoire de tirer la bourre avec ces snobinards de new-yorkais. 

Non : rien. Ce qui épaissit le mystère et l’aura de truc bien confidentiel qui s’est tranquillement étoffé au fil des années. SONIC YOUTH ou les MELVINS aiment à les citer, et l’album est tout de même référencé dans la NWWList de Steven STAPLETON (aka NURSE WITH WOUND) : une consécration en soi ; et une deuxième vie sur la Toile 2.0…



(ps : Static Disposal (ainsi que des plus cotenporains TRAINDODGER) a été vivement recommandé par le chanteur de CHAT PILE, eux aussi originaires ... d'Oklahoma...)

 

 

L'Un.

 

DEBRIS' : "Static Disposal (1976) 

 

mardi 20 janvier 2026

Sarathy Korwar "There Is Beauty, There Already"

"Il y a des gens qui dansent sans entrer en transe et il y en a d'autre qui entrent en transe sans danser. Ce phénomène s'appelle la Transcendance et dans nos régions il est fort apprécié." (J. Prévert)

 

Le dernier Sarathy KORWAR offre des contours délicieusement floutés évitant la chausse-trappe des classifications réductrices. « There is Beauty, There Already » est une transe libre, formatée par un fil directeur entêtant, sorte de fil rouge vibratile. Album éminemment syncrétique qui tisse ce lien ténu mais récurrent voire obsessionnel entre un orient et un occident tous deux fantasmés.  Cliché de plus à la peau dure ? Peut-être. Mais déjà dans les années 60's, des avant-gardistes comme le couple COLTRANE ou leur comparse Pharoah SANDERS n'avaient de cesse d'explorer les vertiges statiques du jazz modal qui tutoyait le mysticisme. Sarathy KORWAR lui, opte pour une approche percussive et entêtante à confronter l'art du tabla à celui d'un jazz ouvert et affranchi du poids des traditions. Et il faudra plus rapprocher cette quête de beauté lancinante des polyrythmies du grand CAN voire des paysages hypnotiques d'une Midori TAKADA ou de la Fourth World  Music de Jon HASSELL.

  • Ethno-ambient ? Pourquoi pas.
  • Musique minimaliste ? Je prends.
  • World music ? Pas impossible...
  • New age ? Les frontières sont minces et poreuses.

Par delà les étiquettes, les pulsations apaisées de « There is Beauty, There Already » s'inscrivent dans ce grand souffle continu d'un chant du monde en perpétuelle expansion, loin de leur origine et si proches de cette vérité flottante des choses qui flotte au fond de nous... Et certainement un des disques de l'année passée ou à venir...

 

L'Un.

Sarathy Korwar "There Is Beauty, There Already" (Otherland. 2025) 

 

mercredi 7 janvier 2026

PINKCOURTESYPHONE "Shouting at Nuance"


Derrière l'alias Pinkcourtesyphone se cache Richard Chartier. Et derrière Richard Chartier c'est tout un monde insignifiant dont les rugosités sonores et les silences sont discrètement amplifiés. Lowercase : petite mouvance sonore de nos sons infra-ordinaires. Steve Roden en est le père, Bernard Günther le fils (avec « Un peu de neige salie »...), Chartier l'un des rares esprits sains qui se sont glissés dans cette brèche ténue (les labels Room40 ou Trente Oiseaux en seraient ses chapelles...). C'est très arty, souvent relégué à de la musique pour musées : en gros on est pas loin du sempiternel même mon fils de trois ans pourrait faire la même chose avec trois bouts de ficelles et un vieux magnéto . Sauf qu'il ne le fait pas, et ne pourrait probablement pas être foutu de le faire malgré son potentiel HPI frelaté. Lowercase donc. J'avais souvent grappillé dans la disco pléthorique (et discrète donc) de Richard Chartier sans jamais avoir eu connaissance de son étrange avatar aux pochettes d'un rose systématiquement flou. « Shouting at nuance » s'engouffre dans ces micro-brêches entre pavé et asphalte de nos rue rues. Rumeurs de l'infime captées dans une mise en boucle magnifiée. Quatre longues plages aux accents narcotiques prononcés : on ne cherche pas vraiment à savoir si on s’engouffre dans un tunnel au ralenti ou une locomotive lancée (au ralenti donc) au cœur d'une brume électromagnétique; sans rails, cela va sans dire. Lointains et vagues échos organiques, vrombissement feutrés et infrabasses savamment assemblés dans un continuum corrodé aux filtres passe-bas... Les manipulations sont à la fois telluriques, crépusculaires et d'une évidence plombante. On ne ressort pas indemne de ce trip aux faux-airs de rituel statique pour un futur post-irradié : juste, se contenter de flotter et d'inspirer un filet d'air pur entre deux strates grisées. Slowcore jusqu'à l'os.


L'Un.

PINKCOURTESYPHONE : "Shouting at Nuance" (HelenScarsdaleAgency. 2022)