Affichage des articles dont le libellé est film. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est film. Afficher tous les articles

samedi 7 novembre 2020

Disco secrète de l'Un 9/10 : Fred FRITH "Step Across the Border"

 
L’archétype du disque confidentiel qu’on se repassait sous le manteau. Sauf que c’était souvent sous la forme de vieilles cassettes VHS : parce que Step Across the Border est avant tout un film. Un film documentaire tourné caméra au poing. 
Nicolas Humbert et Werner Penzel suivent le troubadour anglais dans toutes ses tribulations sonores, filmant ses soliloques aussi bien dans un bar à nouille tokyoïte que dans la Knitting Factory newyorkaise. Des rencontres sur les chemins de traverses musicaux aussi bien dans les constellations urbaines que dans la campagne provençale à taper le bœuf avec Iva Bittova et Pavel Fajt. Parenthèses privilégiées, à capter des moments hors-champs, des confidences sur la conception qu’a Frith de la musique ; de sa musique. Et on ne sait plus trop, dans ces moments d’égarement, si la musique illustre des cadrages qui captent et figent l’action dans un profond noir & blanc, ou si la trame du documentaire se détricote à la manière d’une de ses partitions espiègles. Aussi, ce documentaire s’inscrit peut-être dans la période la plus riche et hétéroclite du musicien alors ouvert aux vents contraires : free-rock (avec le power-trio Massacre ou encore Skeleton Crew - et le regretté Tom Cora derrière l’archet), impro foutraque pour guitare et cacahouètes, quand il ne tape pas le jam avec John Zorn. On sent aussi poindre des velléités d’une musique plus écrite au sens classique du terme (« The as Usual dance…. »). Le liant de cette bande-son kaléidoscopique réside certainement  dans les nombreux morceaux extraits de ces 3 albums parmi les plus fameux (et probablement accessibles) que sont « Speechless », « Gravity », et surtout « Cheap at Half the Price " et son distillat de pop bricolée et ludique . On tient au final le portrait intime et attachant d’un musicien à l’allure bonhomme qui a su rester humble et décontracté, et dont la curiosité malicieuse n’a d’égal que le plaisir de la rencontre et du partage. L’environnement immédiat pour Frith s’apparente à une vaste caisse de résonance où toutes les expériences sont possibles. 
Pour nous, auditeurs, Step Across the Border constitue peut-être un chouette antidote pour combattre morosité de l’infra-ordinaire, la bande-son parfaite pour qui se surprend encore à être émerveillé.

 

L’Un.

Fred FRITH « Step Across the Border (Fred Record. 1990)

 

lundi 27 avril 2020

Helen MONEY : Atomic



"Il n'y a pas de Dieu. - Non ? - Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes." 
(McCarthy; La Route)

Entrée au cœur de la matière sombre avec cet opus climatique qui suit une ligne d’une continuité à la fois fragile et charnue. A l’instar de Hildur Guðnadóttir, le monde d’Helen Money (a.k.a Alison Chesley dans la vie civile) tourne autour des striations granulées d’un violoncelle aux soliloques amplifiés.
Dans une volonté affirmée de dépassement et d’introspection, l’artiste surmonte posément un deuil déchirant et son corollaire de doutes, d’angoisses et d’interrogations et prend au passage quelques distances avec les musiques metal qui l’avaient jusqu’alors souvent influencée sur les précédents Arriving Angels ou autre Become Zero.     
Il y a chez  Alison Chesley cette obsession de sculpter le son autour du violoncelle central avec de fines strates d’arrangements complexes (avec du du modulaire, quelques touches de batterie…), sans pour autant perdre de vue la notion de dénuement, thème central de l’album : les cordes, qu’elles soient frottées, jouées au doigt ou sur-amplifiées,  restent tangibles.  Entre néo-classique, dark-folk ou avant-garde, les palettes aux ambiances cotonneuses se télescopent sur ces onze compos au fil desquelles le rythme s’efface le plus souvent pour la pulsation feutrée, voire de longs drones noyés dans une brume de particules. Cinématique jusqu’au bout dans cette granularité épaisse, Atomic est la bande-son idoine pour un de ces films crépusculaires  aux lendemains qui ne chanteront jamais.                                                                                                                                                    


L'Un.

Helen Money : "Atomic" (ThrillJockey. 2020)

jeudi 29 novembre 2012

OXBOW: Luxury of Empire / dvd



Manuel Liebeskind fait parti des fidèles et proches du quatuor de blues urbain atypique de San Francisco. Musicien lui-même, producteur, ayant même été tourneur de ce mythique combo, il fait leur son en concert et a donc partagé nombre de tournées, illustrées jusqu’à présent par le journal intime du chanteur Eugène Robinson (d’autre part performer en spoken words sur son livre FIGHT, tout un programme…). Le grand intérêt de ce documentaire est qu’il ait pu donc se rapprocher au plus prêt du quotidien de ce groupe dont la légendaire impressionnante prestation scénique fait envier plus d’un groupe.
Manuel ne s’est pas encombré de matériels superflu : muni d’un appareil photo numérique, il a pu capter les moments les plus anodins, les instants de joie partagée, les discussions d’intimité artistique. De son nom Still Before est donc un document précieux et pas seulement pour les fans, car on y découvre des personnalités attachantes, que l’on voit franchement transcendées lors des extraits de concerts.
Sous-titré dans la version française que voici, chaque moment de dialogue vous place proche d’eux, dans des instants d’écriture ou d’élaboration de concert ; les lives de cette tournée 2009 vous feront pénétrer dans un des groupes les plus respectés de sa génération, qui avait entrepris sur certaines dates d’incartades acoustiques au résultat subtiles et fines.

Dans sa version française, ce documentaire, ainsi qu’un concert dans son intégralité, et un deuxième doc de la française Mariexxme, aux tonalités de l’hommage appuyé, avec les armes d’une qualité visuelle servant le propos, en accord parfait avec la démarche de cette fan pour les fans.

Sorti il y a déjà un an, déjà un an que cette chronique traine sur mon ordi, ce dvd reste un objet trouvable idéal en cadeau de découverte d'un des plus grand groupe...tout court.
Oxbow, le groupe, pas la marque !

L'Autre


OXBOW: Luxury of Empire / dvd

 





et aussi le teaser du doc de mariexxme:

mardi 19 juin 2012

Ben Russell / Lightning Bolt

Film documentaire dans un premier temps, Black and White Trypps retransmet une ambiance concert comme nombre de preneurs d’images et de sons s’y attèlent. Son dispositif minimaliste, faussement minimaliste, met en lumière ce qu’il se passe dans le public avant tout par un plan fixe qui laisse libre cours à nos yeux pour s’imprégner de l’ambiance. On y voit par le jeu d’un spot fixe lui aussi, un halot de lumière qui fait apparaître les visages aux regards attentifs des spectateurs. On y découvre le recueillement du public des Lightning Bolt, duo de Rhode Island aux Etats-Unis durant le jeu d’un de leur violent morceaux : une rythmique folle, carré et précise, agrémentée d’une mélodie simple en boucle qui fait monter la pression. La batterie et la basse sont plus que rodées, la voix rauque du batteur déferle au mileu des distorsions.
Puis au bout de 5 minutes, le réalisateur procède à un ralenti d’images et de sons qui nous permet de percevoir avec précision ce qui se passe dans le public : un abandon. Ce qui nous apparaissait dans un premier temps comme du headbanging devient par le découpage du ralenti de la transe. Les visages montrent des regards perdus. Des gens pressés les uns contre les autres, qui se donnent à la musique, qui s’oublient collectivement pour être autrement. Chacun ressent pleinement ce qui est en train de se passer car chacun donne l’impression de participer en faisant corps avec ce qui se passe. Plus d’action, mais de la réaction aux vibrations. C’est purement fusionnel.
et puis jusqu'à la fin la vitesse va ralentir encore et encore jusqu'à ne plus être rien qu'un murmure, puis un résidu de souffle; un souffle interne. époustouflant!

Magique comme du Jean Rouch et ses « Maîtres Fous » qui suit des transes rituelles au Mali. Ben Russell est un documentariste hors normes, hors sentiers battus, preuve en est ici, en montrant l’à priori « in montrable ».
Les Lightning Bolt permettent cela, et par chance un groupe français tend aussi à favoriser ce ressenti en live, c’est le duo Pneu (écoutez le cd Highway to Heath). Ils jouent beaucoup, vous aurez donc la possibilité de les voir, et ils prévoient une suite à leurs deux albums. A suivre donc. Car les Lightning Bolt sont eux en pause. Vous pouvez juste vous faire plaisir en découvrant le documentaire et les lives sur le dvd Power of Salad sur Loadrecords.
bonnes balades avec les liens ci-dessous.

L’Autre

Le doc  de 10 minutes:


jeudi 27 octobre 2011

DOC IMPRO JAPONAISE : WE DON’T CARE ABOUT MUSIC, ANYWAY


Le dispositif est simple : à la façon d’un plateau tv, un débat est engagé entre des activistes de la scène improvisée japonaise : une douzaine de visages faiblement éclairés, mise en scène sobre, sans vrais décors ; des personnages pris sur le vif, attablés comme pour un bon repas en somme… et cela pour aborder des thèmes certes pas originaux de par leur problématique, mais d’un intérêt fort quant aux angles d’analyses présentés.
De par son histoire, la musique japonaise est déjà originale par nature, elle l’est aussi par les instruments utilisés, mais elle l’est surtout par le manque d’emprise qu’a pu avoir la pop musique durant un long temps sur la création. Pas de format, juste des inspirations, des émergences, des échos à ce qui se fait ailleurs. En fait la musique japonaise d’aujourd’hui a su montrer plus encore que d’autres médias, sa grande liberté, et son absence de limites : ses acteurs ont fait preuve au fil des décennies d’une maturité doublée d’une puissance scénique issue d’une désinhibition totale. Et l’on peut dire que la scène noise et improvisée est particulièrement prolixe. Je ne vais pas citer des noms mais le lien ci-dessous vous emmènera sur un répertoire des plus importantes personnalités. Et ne ratez pas l’extrait d’un live improvisé à la sortie de dvd au Japon, y’a bon !
Le documentaire « we don’t care » donne à entendre quelque uns de ces musiciens en exercice : instrumentistes, bidouilleurs de sons, performeurs, plusieurs générations sont côte à côte et se portent de façon attendrissante un profond respect mutuel… d’autant que leurs approches montrent un nombre important de points communs qui nous les présentent finalement comme une grande famille. Pas de bagarre à la fin de ce repas de mariage ici, on est entre gens qui savent vivre, et bien.
Le réalisateur, effacé pour mieux les inviter à librement parler, les met en scène cependant par de petites scénettes d’improvisation musicales dans un lieu de leur choix (canche, bâtiment industriel, appartement, cave…) : bien vu car il est encore plus parlant de les voir avec leur moyen d’expression de prédilection dans un environnement subjectif : par leur choix déjà et aussi par leur identité sonore. On en apprend ainsi un peu plus sur l’empreinte de Tokyo sur ses habitants.
C’est souvent le sourire aux lèvres que les improvisations mélangent leurs sons à ceux de la ville, aux résonances minérales. Et ces petites scènes dialoguent d’elles-mêmes avec les discussions autour de la table. On en apprend beaucoup, et on écoute silencieusement ce qui vient de cette fenêtre sur les antipodes, pas si éloignées que cela. l'influence d'Otomo Yoshihide en Europe est extraordinaire par exemple...
Ma scène préférée ? peut-etre celle dans l’usine abandonnée, au violoncelle…et vous ? la scène de la plage?

L'Autre
Site de musiciens japonais : http://www.japanimprov.com/
La vidéo du live sur les énergumènes : http://lesenergumenes.blogspot.com/p/videos.html 

samedi 6 août 2011

Au croisement d'Istanbul: 2eme partie


Dans un pays où l'idiome rock reste plutôt minoritaire, REPLIKAS fait figure de parrain à lui tout seul. Replikas C'EST le rock en Turquie. Trois ou quatre albums, mais il faut surtout retenir « Avaz » (produit pas un certain Martin Bisi, qui a collaboré avec Sonic Youth) et le plus abouti « Zerre ». La musique est dense, solidement charpentée et flirte souvent avec un rock teinté de noise et très urbain, les compositions soulignées par une fine électronique, la magie des textes chantés sans complexe dans la langue natale faisant le reste. Une des surprises les plus inattendues de l'année 2009.

Personnellement, je passe sur l'electro world propret d'ORIENT EXPRESSION, bien que leur collaboration avec la chanteuse anatolienne SAHABAT AKIRRAZ efface leur style emphatique au profit de la voix de la dame et de ses chansons populaires bien ancrées dans le terroir.
MERCAN DEDE, lui, n'a probablement pas besoin de ce documentaire pour asseoir sa popularité (et une singulière coupe de cheveux) en dehors des frontières. Mais là aussi, sa grand messe ambient mâtinée de tradition mystique, puisant dans les racines du mouvement soufi n'est guère intéressante. A moins qu'on transforme sa piaule en autel avec des rideaux mauves, de l'encens et du patchouli. Je regrette plutôt d'avoir raté une performance soufi (un peu par flemme, un peu par radininerie...). Au moins aurais-je rencontré au détour d'une ruelle, un maitre-artisan qui fabrique le ney, flute de roseau indispensable à la musique soufie, et instrument emblématique de la Turquie (avec le saz, le raki et le loukoum, cela s'entend...).
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est de découvrir que la culture hip hop, embryonnaire dans le pays est étonnamment vivace et en apparence décomplexée. Le rappeur CEZA en est son parfait ambassadeur et la rapidité de son flow tient de la prouesse vocale. Et si en plus il a des choses à dire...
Les rues d'Istanbul sont peuplées de chats nonchalants, de hordes de sympathiques cleps et de ménestrels, seigneurs du pavé, que le documentaire n'oublie pas. La réalité est crue, la mégapole impitoyable et aveugle. Les espoirs des migrants s'écrasent souvent sur ce pavé à la frontière de ce monde en mutation. Chanteur de rue anonyme, moment éraillé de poésie urbaine et crépusculaire, un peu perchée. Ça commence là, la musique : dans la souffrance, la rue et la merde.

Clochard céleste par sa descendance Rom, SELIM SESLER lui, se ressource fréquemment dans les bars de la ville frontalière d'Edirne, où il semble de bon ton d'investir les bouges remplis de frères désabusés et de se saouler méticuleusement, pour partir dans d'interminables joutes instrumentales ; entre hommes, cela va de soi. Des Roms.
De la sueur, des larmes et toute l'âme du monde. John Mc Laughlin y laisserait sûrement des plumes et on y apprend une intéressante explication sur l'origine de la guitare dite « classique ». Son album solo est flamboyant ; quant à sa participation avec la chanteuse Brenda McCRIMMON citée plus haut, elle relève de l'archéologie musicale de la région.
Un autre clarinettiste monument dans son pays, parmi tant d'autres est MUSTAFA KANDIRALI. On touche là à l'âme populaire du pays (ou de la ville) quand il daigne s'enivrer.
Fatih Akin n'oublie pas de mentionner la communauté Kurde dans Crossing the Bridge en magnifiant la jeune AYNUR, enregistrée seule avec son luth (saz), la voix transportée par la réverb naturelle d'un ancien hammam. Et de repartir aux racines du blues : nostalgie, tragédie et souffrance.
Le documentaire se termine avec des gloires de la musiques populaires, comme ce NUR CEYLAN, qui daigne encore en vieux maître friqué, accorder une démonstration avec un de ses luths fétiches parmi sa collection. Et ça sonne étonnamment rock...
La performance de la célèbre chanteuse Sezen AKSU clôt le documentaire de façon plus convaincante, avec cet « Istanbul Hatirasi » (le titre original du documentaire) qui, des hauteurs d'un hôtel particulier, transpire toute la mélancolie de la ville, autrefois capitale d'un Empire déchu qui se relève à peine. On pense aux vendeurs de simit ou de pilaf à la criée, aux murs austères et sombres, la fumée des vapür (les ferries locaux) qui parcourent le Bosphore et qui remmènent leur flots de pendulaires amers vers les banlieues tentaculaires au sud D'Üskudar. Pas si loin des livres d'Ohran Pamuk.
Le film fini, on peut continuer la ballade en s'engouffrant dans les disquaires de Tünel. Les rayons du plus sympathique d'entre eux, LALE PLAK, dans trahissent la géographie et l'histoire perturbée de la ville carrefour : la musique est perse, arménienne, bulgare, elle se réclame du rembetika grec (popularisé au passage par les punks cosmopolites de KLETKA RED...) des cultures hébraïques, rom, parfois arabisante, une pointe de flamenco voire espagnol pour sceller le tout. Une plongée totale au cœur du vieux bassin méditerranéen, qui dénote un attachement toujours vivace à ces régions autrefois sous la domination Ottomane.
Je citerais TAKSIM TRIO, synthèse subtile d'un jazz discret et de tradition tourbillonnante électrifiée, ainsi que le « Wind » de Kayhan KAHLOR et Erdan ERZINCAN fusion parfaite de la musique de deux grands empires de jadis, qui peuvent ainsi vous transporter jusqu'à l'Inde des ragas, pas si lointaine...

Aujourd'hui, sur les murs de Beyöglu et Istiklal Caddesi sont placardés les affiches des tournées des stars internationales installées de l'underground electro (Uffie, Trentmöller, Pantha du Prince) qui semblent faire vibrer toute une jeunesse confiante à qui un avenir tout occidental va bien finir par sourire. Pour ce qu'il reste des soufi, le goût du raki, ou la pointe de nostalgie qui convient, il faudra chercher dans les faubourgs éloignés et populeux, dans les cafés pleins de moustaches à bérets ou même encore dans les ruelles autour du Grand Bazar. Au détour d'une porte dérobée, on pourra entendre à la sauvette quelques bribes de musique traditionnelle (que l'actif label KALAN s'évertue à faire revivre), crachotées par un petit poste radio, ou sifflées par un gamin qui livre les verres de thé léger et fumant aux commerçants tranquilles du quartier. D'oser pousser plus loin encore, que s'ouvriraient les portes discrètes des ateliers où sont toujours martelées à la main les fameuses cymbales qu'elles se dénomment ISTANBUL (Agop ou Mehmet, rivalité fratricides obligent...), TURKISH ou bien sûr Zildjian.
Puis l'appel à la prière des muezzin se mêle aux fumées de la ville, se répond de collines en collines dans un écho lointain et confus rythmé par les cahots réguliers du tramway.
Rumeurs d'une ville qui se fait musique.
Un pont trop loin, (Going East...).

L'Un 

mardi 19 juillet 2011

Au croisement d'Istanbul: 1ere partie

En ces périodes de pause estivale, il est peut-être temps de ressortir des poches percées, quelques perles glanées lors de  quelques courts séjours hivernaux dans la belle Istanbul, destination touristique de choix s'il en est. Ça ou bronzer idiot, le cul à l'air tartiné de crème à frire ; autant le faire avec un peu de musique...

Loin, très loin la prétention de dresser un tableau exhaustif de la musique turque. Pour ça, il y a des médiathèques de quartier aux rayons bien fournis et des petites échoppes à kébab qui se feront un plaisir de vous fourguer les derniers titres de pop turque aussi fondants que le loukoum national.

Mais quelques musiques de par là-bas qui restent toujours confidentielles passée la frontière fictive du Bosphore entre Orient fantasmé et Occident ethnocentré. Des artistes plus ou moins contemporains qui s'écartent légèrement du cliché à casquette et moustaches qu'on colle généralement à tout ce qui est estampillé « turc ».


D'un premier voyage dans les alentours, j'ai eu le malheur de ramener un cd défectueux de musique classique perse chopé in-extrémis à Téhéran, pendant qu'un hacker essayait de débiter ma carte de crédit online... Pour me consoler du séjour écourté, la mauvaise idée était de croire que le son d'Istanbul et de la Turquie moderne résidait dans ces compiles de pseudo electro-orientalisante pour bars lounge en série où on se fait chier un verre à cocktail dans la main (East to west, vol2). La compile Doublemoon remixed est beaucoup plus pertinente et d'à-propos entre arabesques et modulations electroniques.

Auparavant, j'avais tout de même un disque de Sivan Perwer, ménestrel Kurde vivant à Paris dont la musique, assimilée au P.K.K, est  proscrite en Turquie (j'en ferais l'embarrassante expérience dans un bar d'Erzerum, que je croyais à tort être un bastion kurde). C'est du blues qui est proposé là, quand  dans sa voix et son saz (luth), transpirent toutes les luttes et les tourments de son peuple. Criant. Sinon, les hollandais punks de The Ex, toujours à la recherche d'un exotisme avisé, reprendront dans chacun des deux albums en collaboration avec le violoncelliste Tom Cora, un morceau d'Ismet Siral et une chanson traditionnelle (the Ex & Tom Cora : « Scrabbling at the lock » et « and the weathermen Shrug their Shoulders »). Ils avaient aussi collaboré le temps d'un 45t et quelques concerts avec un autre kurde en exil, Bräder, mettant subtilement en valeur sa musique (très comparable à celle de Sivan Perwer).
Pas grand chose sur les rayons d'une discothèque au demeurant. Il fallait donc y retourner, histoire de... lorsqu'on pressent que la culture musicale de la région est riche, vivante et bien cachée.
Il fallait y retourner. Pour voir le Mont Ararat, se saouler et ouvrir les oreilles.

Entretemps est sorti sur nos écrans « De l'Autre Côté », film de Fatih Akin, un allemand d'origine turque féru de musique pour qui la double nationalité reste le parfait passeport ; les portes s'entrouvrent...

La bande son sème quelques indices. A commencer par Kazim Koyunçu, activiste chanteur foudroyé dans sa jeunesse. Il reprend avec cette grâce désespérée de ceux dont la vie devient un destin,  Ben Semi ... un vieux standard de la musique traditionnelle (région de Trabzon, côte de la mer Noire, mais je n'en suis pas sûr), dont une version beaucoup plus ancienne  clôture la fin de la B.O du film. La majorité des titres est composée par la disko dance de Shantel (une sorte d'electro-Borat tout aussi balourd), un gars des Balkans qui rappelle que l'histoire de la région est beaucoup plus complexe, les frontières régionales poreuses, les communautés entremélées. Mais on y reviendra.

C'est toujours Fatih Akin qui continuera de me guider au hasard des rues stambouliotes avec son documentaire Crossing the Bridge, qui prend le pouls de la scène  actuelle et en établit une chouette cartographie. Manifeste incontournable pour qui cherche à comprendre la musique turque contemporaine, sous le prisme omniprésent de la ville d'Istanbul, véritable creuset culturel et poumon du pays.

A part un rappel historique sur le rock psychédélique turque très vivace dans les années 70's, lorsque les hippies traversaient la ville avant de tracer leur chemin vers les Indes (un livre :  Magic Bus, une compile : Hava-narguilé), la trame de la narration part des formes les plus contemporaines de la musique turque vers des genres plus populaires.

On passe sur « Music » vieux tube de la péroxydée Madonna en intro (et outro) réapproprié par la belle et brune Sertab Erener, qui prend là un superbe coup de lifting version arabesques bien appuyées, pour ensuite découvrir les vieux renards  de BABA ZULA. Ce serait réducteur de les ranger d'office dans la case  « enfants rescapés des hippies » précédemment cités.  Eux prétendent plutôt faire une sorte de dub oriental puisant tout autant dans l'héritage qu'ont laissé les années 70's dans les ruelles du quartier de Beyoglü, que dans la musique traditionnelle  turque. Les les jeunes branchés des quartiers huppés de Beyoglü ne s'y trompent pas.

Gage de crédit, leur deux premiers albums (Psychebelly Dance Music et Double Oryental ) sont produits par un certain Mad Professor. Sur le premier on peut entendre la voix de Brenda McCrimmon, une canadienne tombée amoureuse de la culture musicale de la région et qui a entrepris de faire redécouvrir des morceaux traditionnels oubliés comme ce chant d'amour bulgare (l'empire Ottoman avait de vastes frontières à l'époque...) avec la complicité du clarinettiste le tzigane Selim Sesler. Depuis, les Baba Zula ont réduit leur géométrie (Kökler...), se réduisant à 3 musiciens, mais leurs concerts restent toujours de grands moments de communion et d'hystérie collective, même s'ils jouent dans un bar, derrière un drap blanc, de blondes danseuses du ventre se chargeant de l'animation, maniant des poireaux (si si !) comme d'autres un fouet. 

Murat Ertel, le chanteur au luth électrique a aussi par le passé joué dans Tanbul, un album orphelin, jam enfumé complètement halluciné ; du Funkadelic à la Turca, et aussi NZDEN et son Barkikoy Akil Hasanesi , projet beaucoup plus structuré qui par moment peut rappeler CAN (mais j'ai tendance à voir du CAN partout...). Même à Istanbul, ces deux derniers albums restent confidentiels.



(à suivre...)

L'Un


pour les liens cette semaine, ils sont actifs directement dans le texte...



mardi 25 janvier 2011

BRUIT ET MUSIQUE : de Cage à Sound of Noise

Etre ou ne pas être, c’est peut-être la question que John Cage s’est posé à un moment de sa vie…en tout cas c’est la question que je me suis posée en écoutant son travail. Car comment être musicien à un moment où tout est sensé être dit, avoir été écrit. Il était enseignant et a réfléchit en son temps à son environnement. Et en est arrivé à la conclusion que ce qui l’entourait pouvait constituer les éléments d’une partition musicale. En est arrivé à ce qui pour nous signifie seulement que ce fut le point de départ. Je n’imagine pas qu’il put avoir plus de déboire que cela à conceptualiser ses sensations face à son environnement. On ne peut occulter son apparition dans cette émission de télé réalité étatsunienne animée par Gil Gates (pas bill gates non-non) en1960. Lorsqu’il fut gauche, engoncé dans sa veste de costume obligé de répondre avec un sourire au présentateur qui le questionnait en riant, « non vraiment, vous allez nous jouer un morceau de musique avec une baignoire, un poste de radio et une cocotte minute ? hahaha ;.. » et là rires du public qui s’était entassé dans les gradins du plateau télé…non vraiment c’est impossible…le titre de l’émission : « i got a secret », non vraiment c’est pas sérieux… ?
Et se pliant à la mise en scène orchestrée par le présentateur, obligeant le compositeur à lui susurrer à l’oreille ce qui apparaît à l’écran, comme les ingrédients de son inavouable alchimie, qui en fait, défile devant nos yeux comme un secret entre gosses qui ne sont là que pour se moquer…
Et on écoute et regarde cet homme, longiligne, un peu chétif, se déplaçant au milieu de divers objets avec un sourire emprunté, parce que ce n’est vraiment pas son monde, en synchronisant les éructations d’un objet, les gargouillis d’un autre, et les crachotis d’un troisième. Et notre homme, peu à l’aise, sort ensuite de la concentration qu’imposait sa performance, avec un sourire pincé, mais en se disant que ce qu’il a joué « sonnait ».
Et oui monsieur le présentateur qui avez montré un article de journal avec la photo de mr Cage, en disant que vous apparaissiez quand même dans les journaux-haha-, vous étiez à cent lieux (et encore je ne compte pas en euros) de penser que l’escrogriffe, objet de vos moqueries allait par son travail révolutionner la conception même de la musique.
Car oui, c’est de cette désacralisation que John Cage fit de la musique avec un grand M, que des non instrumentistes avec des idées, ont, de manière enfin décomplexée, pu créer leur propre musique.
Oui c’est à la suite de ce naufrage médiatique, souvent répété depuis, et couramment formalisé de nos jours, qu’ont émergés des courants tels que le punk, puis la no wave, voix sacrilèges pour les virtuoses instrumentistes en vogues dans les années 70, en perte de message, en quête de source, en dérive digressive.
L’histoire ne s’arrête pas là, au contraire elle commence : jusqu’à nos jours de nombreux individus ont laissé leur raison au placard pour désenclaver la musique, faire de la réalité une nouvelle source d’inspiration, notamment en créant de nouveaux instruments. En donnant à des objets une vie, une dignité, une reconnaissance en tant qu’instrument.
Une noblesse. Une résonance.
Qui désormais n’est pas à même de moduler son robinet pour en tirer plusieurs tonalités ? Qui ne peut alterner une fermeture de porte de frigo avec un couvercle de poêle pour en tirer une rythmique ?
Merci monsieur Cage d’être monté au front ce soir là, à la télévision étatsunienne pour malgré les rires présenter au monde les bases d’une nouvelle forme de musique qui continue  de lutter pour se faire entendre, pour exister. Car le film suédois Sound of Noise de Nilsson et Simonsson nous montre qu’en 2010 c’est encore une adversité que de faire de la musique avec autre chose que des instruments reconnus comme tels. Sur un scénario qui tient la route, six énergumènes (oui-oui) réfléchissent à mettre leur ville en résonance pour tirer les habitants de leur torpeur. Et la force de ce film est de mettre en avant la poétique du geste, notamment dans cet extrait où, suspendus à des câbles haute tension comme des hirondelles, ils déroulent une mélodie simple (et on les imagine fors champ en notes posées sur une partition figurée par les câbles) ; elle prend de l’ampleur dans les brèves coupures de courant dans la ville qui s’allume par intermittence, et fait surgir des sons abruptes qui se répondent. Que de chemin à parcourir encore dans le brouhaha de la cité.
Nous sommes encore des cro-magnons de l’écriture sonore, parce que nous sommes encore des cro-magnons de l’écoute.
Nous ne réfléchissons que trop peu à la nature de ce qui nous passe par les oreilles. Autant la musique que le reste…parce que notre éducation en ce domaine est encore réduite…
La musique comme objet de consommation, développée de plus belle comme tel dans les années 80 avec le cd ( à 20€ mini, merci) n’est qu’un commerce pour la majeure partie des gens qui l’écoutent, et parce que ce n’est que ça pour les gens qui l’exploitent, ainsi que pour une petite partie des musiciens qui se veulent représentatifs de l’ensemble. Et qui ne font que recopier des formats déjà écrits. Comme dans le film de 2010…
Je reparlerai bientôt du commerce de la musique. Et des lois qui protègent ce commerce.
Auditeurs-trices réveillez-vous ! John Cage a mouillé sa chemise il y a déjà 60 ans pour vous !

L'AUTRE

A voir :