Affichage des articles dont le libellé est interview. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est interview. Afficher tous les articles

samedi 7 novembre 2020

Disco secrète de l'Un 9/10 : Fred FRITH "Step Across the Border"

 
L’archétype du disque confidentiel qu’on se repassait sous le manteau. Sauf que c’était souvent sous la forme de vieilles cassettes VHS : parce que Step Across the Border est avant tout un film. Un film documentaire tourné caméra au poing. 
Nicolas Humbert et Werner Penzel suivent le troubadour anglais dans toutes ses tribulations sonores, filmant ses soliloques aussi bien dans un bar à nouille tokyoïte que dans la Knitting Factory newyorkaise. Des rencontres sur les chemins de traverses musicaux aussi bien dans les constellations urbaines que dans la campagne provençale à taper le bœuf avec Iva Bittova et Pavel Fajt. Parenthèses privilégiées, à capter des moments hors-champs, des confidences sur la conception qu’a Frith de la musique ; de sa musique. Et on ne sait plus trop, dans ces moments d’égarement, si la musique illustre des cadrages qui captent et figent l’action dans un profond noir & blanc, ou si la trame du documentaire se détricote à la manière d’une de ses partitions espiègles. Aussi, ce documentaire s’inscrit peut-être dans la période la plus riche et hétéroclite du musicien alors ouvert aux vents contraires : free-rock (avec le power-trio Massacre ou encore Skeleton Crew - et le regretté Tom Cora derrière l’archet), impro foutraque pour guitare et cacahouètes, quand il ne tape pas le jam avec John Zorn. On sent aussi poindre des velléités d’une musique plus écrite au sens classique du terme (« The as Usual dance…. »). Le liant de cette bande-son kaléidoscopique réside certainement  dans les nombreux morceaux extraits de ces 3 albums parmi les plus fameux (et probablement accessibles) que sont « Speechless », « Gravity », et surtout « Cheap at Half the Price " et son distillat de pop bricolée et ludique . On tient au final le portrait intime et attachant d’un musicien à l’allure bonhomme qui a su rester humble et décontracté, et dont la curiosité malicieuse n’a d’égal que le plaisir de la rencontre et du partage. L’environnement immédiat pour Frith s’apparente à une vaste caisse de résonance où toutes les expériences sont possibles. 
Pour nous, auditeurs, Step Across the Border constitue peut-être un chouette antidote pour combattre morosité de l’infra-ordinaire, la bande-son parfaite pour qui se surprend encore à être émerveillé.

 

L’Un.

Fred FRITH « Step Across the Border (Fred Record. 1990)

 

vendredi 2 mars 2012

FLY PAN AM: rencontre

les liens sont en bas d'article...
Un soir de novembre 2004, au coin d’une table avant un concert de Fly Pan Am, et après quelques échanges sur un peu tout, avec les deux guitaristes (Roger aussi membre de God Speed You ! Black Emperor et Jonathan, le rire facile et le sérieux mêlés), nous avons décidé de poursuivre notre conversation en loge ; ce qui était au départ une interview est devenu ce qui suit, au propos toujours d'actualité :

L'Autre Energumène, Shoï : profitons de la francophonie pour parler de la dualité existante au Canada, de plus en plus forte, car elle a du mal à trouver sa voie ( « voix »), à être pleinement mêlée à la vie canadienne.
Jonathan : sexuel en même temps ! mais de moins en moins car il y a de moins en moins de choses à défendre.Le problème de la langue, c’est le problème des lois qui ont été créées sans observer la recherche d’identité ; on ne cherche pas à protéger la langue mais les lois qui protègent la langue. Et il y a une difficulté à être francophone au Canada car on est confrontés à des lois linguistiques.
Roger : oui, surtout qu’à Montréal il y a une intégration qui se fait entre les francophones et les anglophones : il y a bon nombre d’anglophones qui viennent d’un peu partout, qui ont grandis dans une culture sans apprendre le français et qui devraient, s’ils voulaient s’intégrer parler français. Il y des anglophones au Québec qui s’y sont adapté autant que les francophones s’adaptent à l’anglais dans le reste du Canada. Donc il y a un peu moins dans la vie de tous les jours, dépendant des milieux sociaux, de rapprochements. Ça ne va pas à l’encontre de ce qu’il disait, c’est juste très complexe.
J : Il y a toute une génération qui est plus la nôtre, qui a découvert que le bilinguisme n’était pas du tout un rapport de parler-écoute ; mais il y a aussi une tension qui disparaît dans la communication car on se rend compte qu’il y a une notion de partage de la culture, d’apprendre des deux côtés ; et la part de gêne, de peur de ne pas comprendre surtout de la part des anglophones disparaît. Et quelque chose de significatif, c’est qu’avec les copains à Montréal je parle français, et ils répondent en anglais et le dialogue se créé.
R :comme le bassiste dans le groupe est anglophone. Il parle en français, je répond anglais et il parle anglais je répond en français !
S : dans le milieu musical, il y a une osmose qui est plus facile à réaliser ? est ce plus naturel d’utiliser les 2 langues ?
J : Montréal, c’est un village de 2 millions d’habitants.
S : c’est une série de petits villages qui n’en forment qu’un.
R : oui c’est assez difficile à croire.
J : c’est fréquenté, et il n’y a personne qui participe à la vie. Je ne suis pas déçu, ni surpris, mais je me rend compte que c’est long, les débats sur la langue dans un pays vaste comme le Canada. Je suis amer par rapport au Luxembourg où il y a des gens qui parlent 4 langues. Ils sont ouverts à la culture. Les Québécois et les Canadiens ont tant de tensions.
S : c’est une focalisation.
R : oui, c’est immature, comme de jouer avec un hochet. (Jonathan secoue la tête, peiné) c’est trop loin…
S : c’est aussi focaliser pour oublier d’autres problèmes plus importants à côté, notamment politiques.
J : comme les relations avec les Etats-Unis par exemple ; dans les centres urbains, les militants canadiens  ont une certaine béatitude dans leur côté anti-américain ; c’est se reposer sur ses lauriers, ne pas se positionner dans un sens critique ; je ne sens pas qu’il y ait de sentiment national canadien, comme il a pu y avoir un sentiment québécois du temps des embrouilles.
S : et on est plus au temps du nationalisme, de la sauvegarde de l’ethnie.
J : surtout pas au Québec ! on rempli même pas nos cotas ethniques, car on a élaboré un système économique qui fait que si tu n’as pas le bulletin de 25 000 $, que tu sois francophone ou non, c’est fini la musique. C’est une petite ville Otawa qui dirige toute la paperasse d’un des pays qui a la plus grande superficie au monde. Comment comprendre les problèmes de tous, d’un état à l’autre ? ils nous demandent d’avoir une identité culturelle mais on a peur d’avoir déjà une identité nationale, c’est politique.
R : de toute façon, qui peut placer sur une carte le nouveau Bronswick ? on est allé en Turquie, et dans l’avion il y avait CNN ! CNN Turquie, on se base sur CNN pour informer !
J : si c’est ça pour nous la culture, ça veut dire quoi ? qu’il faut saccager ?
S : c’est vulgariser dans le mauvais sens du terme : on uniformise en créant des filiales pour la façade, et pour permettre de transmettre un discours orienté ; c’est une invasion, une autre colonisation.
R : oui et plus pernicieuse…
S : pour revenir au groupe, vous utilisez plus la parole dans votre dernier album ; vous avez plus de choses à dire ?
R : on a toujours eu beaucoup de choses à dire, mais on n’avait pas l’expérience pour savoir l’exprimer. Le premier album parlait essentiellement de poésie. Maintenant il y a plus d’intérêt à mélanger des idées. Il y a toujours eu une volonté de parole, de dire quelque chose mais on essayait tellement de synthétiser une idées qui était énorme qu’on se retrouvait avec un titre illisible. C’était tant chargé qu’on se demandait si la synthèse serait comprise. Même si c’est quelque chose qui ne me dérange pas que l’on ne me comprenne pas complètement : j’aime que les choses restent ouvertes.
J : ça a toujours été un travail sur l’interprétation ; en même temps si on croit l’interprétation, c’est radicalement subjectif dans la pensée. Ce n’est pas juste un souci de soi, un souci de choquer, c’est aussi un respect. Je déteste entendre « c’est facile l’abstraction, c’est facile la poésie, tout le monde peut faire ça » ; cet argument est celui du geste et de l’action, la théorie et la parole. Ce qu’on a fait, c’est une prise de parole par rapport à une musique instrumentale. Je me rappelle qu’on avait essayé de faire ce premier disque instrumental en se disant qu’un jour on serait prêt à poser des paroles mais il avait une crainte, même au sein du groupe les uns vis-à-vis des autres. On n’avait pas fermenté encore, on était en train de bouillir à des degrés différents chacun de notre côté. On avait conscience de ce que les mots pourraient apporter.
R : on a voulu laisser les choses s’exprimer. A un moment donné, on a senti qu’on avait fait le tour de la musique instrumentale ; c’est la première chose qui m’a poussé à dire que je voulais qu’il y ait des paroles.
J : Roger travaillait sur le plan de la parole, du langage, et moi sur le plan de la voix.
R : on avait envie que ça se réponde
J : et on pourrait dire le contraire aussi
R : car tu écris plus que moi
J : on voulait exprimer ce sentiment d’urgence
R : surtout avec les tonnes de groupes instrumentaux qui ont déferlés
S : au sein de Constellation notamment ; Roger, tu as fait partie de « God Speed You!Black Emperor », je t’ai vu sur la dernière tournée au Cabaret Sauvage à Paris.
R : oui, j’ai arrêté depuis. Je voulais me focaliser sur cet album ; le groupe passait toujours en second. Là, la démarche était de faire l’album et de le faire tourner. Je voulais faire d’autres projets.
S : vous avez tous des projets parallèles ?
J : c’est normal, c’est même très sain.
S : ça enrichit chacun des projets.
J : j’aime pas dire le mot normal, mais oui, ça enrichit.
S : ce ne sont pas les mêmes choses à dire qui ressortent suivant les personnes avec qui tu joues.
J : on se rend compte que nos amis les plus proches sont nos amis les plus éloignés. Ils laissent cette distance respective qui rend l’amour et l’amitié possible. Ça c’est le vrai questionnement.
R : c’est du coton, des coussins ; et je pense qu’on a une vraie exigence par rapport à la création.
J : et puis c’est pas facile et très facile en même temps ; dans le sens que la facilité, c’est un moment de respiration profonde quand on est asthmatique. On est avec l’autre, on respire le même air. Des fois, la proximité fait qu’on arrive pas à se le partager ; à se partager la parole qui y est incluse, être capable de respecter la distance, accepter cette latitude à l’autre d’exister. C’est un rapport à l’amitié.
S : il y a un rapport passionnel aussi, une volonté d’optimisation du temps à passer ensemble. Un sentiment d’urgence…
J : c’est sûr, et se lever à 6h du matin après s’être claqué la tête à l’alcool pendant 30 jours, ou écrire l’album à se motiver 3 jours par semaine à aller au local ; et créer des choses, essayer, se tromper, appeler son amie et lui dire « c’est de la merde ce que j’ai fait aujourd’hui, je me sens pas bien ».
S : c’est un faux équilibre, entre le plaisir, et les mauvais moments ressentis parce que l’on s’investit pleinement dans l’aventure. L’échange est au cœur du lien.
J : oui, Fly Pan Am, ça reste un groupe extrêmement démocratique.
R : tout à fait.
J : c’est pas juste un mot, où il faut demander l’avis de tous, où on laisse la parole. C’est aussi savoir s’exprimer, s’assumer à travers ça. La démocratie, c’est pas « on veut savoir », c’est qui veut savoir, et qui veut dire.
R : et qui s’implique ; et là les choses ont commencées à grandir. C’est vraiment qui s’implique : on a eu quelque chose de difficile à réaliser dans ce groupe là. Il y avait certains membres qui s’impliquaient moins. Tu essayes de les impliquer plus, mais tu te rend compte que c’est pas les aider ; mais en fait il faut que tu t’assumes toi comme tu es, et tu vois comment ça rebondit chez l’autre. A partir de là, tu choisis comment tu réagis, et cela deviens comme des solitudes qui travaillent ensembles.
J : des solitudes qui doivent grandir elles-mêmes en disant « je ne me suis pas impliqué moi-même, parce que je passe au travers ». L’année dernière, je me suis relâché un bout de temps ; je n’étais pas le seul mais à un moment, ça n’avance plus ; tu te frottes aux gens mais à force ça ne brille plus.
R : ça devient passif.
J : c’est comme lorsque tu as la charrue et le bœuf, et que les deux se regardent.
R : même la charrue regarde !
S : dans ce contexte, la portée de ce nouvel album, « n’écoutez pas » dans la vie du groupe ? Qu’est ce que ça va projeter de nouveau ?
R : au sein du regard de l’autre ?
S : non, au sein de vous : tout ce qui est musical, c’est pris ou non par le public. Mais après chacun va y faire sa lecture, y faire naitre un sentiment particulier. Vous, vous le faites parce que vous avez besoin de dire quelque chose, vous avez besoin de créer, et dans la démarche où vous vous trouvez, ça va vous amener à quoi d’autres d’avoir utilisé la voix comme instrument ? C’est pas simplement des paroles, ce sont des onomatopées…
J : on se disait qu’il fallait essayer, qu’il fallait le faire. On avait plus le choix. Et puis pour moi, je ne sens pas que j’ai appris à chanter, mais j’ai appris comment m’y prendre si je m’y intéresse d’avantage. Et F.P.A. m’a appris ce plaisir là, l’importance d’écouter de la musique instrumentale et la manière que dorénavant je vais devoir appliquer pour composer de la musique à partir des paroles. Maintenant cela doit être maîtrisé de façon plus subtile parce que c’est toute la difficulté. Et ça me renseigne sur l’espace que ça laisse aux paroles, aux idées qu’elles défendent, la complexité que cela prend par rapport à l’autre aussi. Pour moi, c’est un mode d’apprentissage, c’est pas mauvais, je ne m’attendais pas à cela.
R : pour moi c’est pareil.
S : si tu dois prendre la mesure de ce que tu dis pour que cela reflète au mieux ce que tu veux exprimer.
J : je ne m’attendais pas à faire le meilleur disque de paroles de tous les temps. Je voulais être humble et honnête vis-à-vis de ma démarche.
R : faire avec ce que l’on connaît et ce dont on est capable, et voir ce que cela donne ; et voir où cela nous mène. Oser se casser la gueule.
J : c’est déjà commencé, moi j’arrêterais pas…lui je le connais assez bien, c’est un chanteur, il connaît des trucs.
R : oui, mais ce qui me bloque, c’est les paroles ! au départ j’ai trop à dire, et quand j’écris, je n’ai plus rien à dire.
S : t’as pas l’écriture automatique !
R : pas du tout ! j’ai rien d’automatique !
J : moi, j’ai l’écriture automatique, mais je dis rien !
S : aïe !
R :pour ce qui est des paroles, qu’est ce que ça va donner au groupe, comment tu disais ça ?
S : quelle va être la portée pour vous, en répète par exemple, d’avoir vécu et assimilé ces morceaux durant plusieurs mois de tournées, avec d’autres choses à défendre ; ça va vous emmener sur d’autres questionnements. Comment le pressentez vous ?
R : c’est sûr que ça va nous amener à être en relation avec des désirs qu’on avait peut-être ou peut-être pas. Et puis, ça va nous donner le potentiel ou la volonté de persévérer par rapport à ces intentions, ces désirs qui sont la chanson, les paroles.
J : y’a un déplacement de la démarche artistique à cause notamment de la complexité qu’il y a avec la parole, les mots et la musique. Pour moi, c’est pas comme Georges Brassens. Il était accompagné, et les musiciens ne pensaient pas aux textes. F.P.A., c’est cette démarche de al musique pensée parallèlement, c’est très complexe, il faut penser autrement pour faire des paroles. Et puis la réceptivité des gens, qu’elle soit bonne ou mauvaise nous pousse dans ce sens.
R : ce n’est pas une finalité, c’est clair aussi.
S : oui, il faut vraiment tendre l’oreille, les titres aident un peu à la compréhension !
J : et ce n’est pas une gêne nécessairement.
S : c’est pour cela que je précisais tout à l’heure onomatopées.
R : oui, c’est vrai, c’est un choix esthétique, dans le sens où pour ma part, je me suis dis que pour chanter dans un groupe qui se veut démocratique, ça m’intéresse pas une voix à part des autres. Donc, il faut que ce soit une voix d’effacement.
S : dans le mix, rentrée au sein des instruments.
R : oui, c’est une voix qui est un instrument, et on ramasse ce qu’on peut avec. D’ailleurs la plupart du temps sur l’album, les voix sont ensembles. Pas dans tous les cas, mais cela arrive souvent que tu aies des arrangements de voix.
J : on s’est mis à beaucoup l’écouter.
R : on avait peur qu’il y en ait de trop. Mais on s’est mis à l’écouter plus et on a eu envie d’arrêter la musique, d’enlever ce voilage. Quand on remet le son, les guitares sont encore plus présentes.
S : surtout dans ce dernier album, en fait,il y a eu une étape de franchit : vous aviez un son très rond, tout en douceur ; c’est beaucoup plus tendu désormais, guitares plus agressives en avant, ça change plein de choses.
R : oui, tout à fait.
J : je dois avouer, on a changé. C’est un peu difficile. Maintenant on peut se lancer à tout faire.
R : on a décidé de mixer…d’effectuer tout le travail.
J : c’est pas par manque de confiance, c’est qu’on veut tout faire. Et puis on a composé et pour une fois c’était plus virulent ; on a jeté plein de trucs ; on a travaillé et quand on s’est trouvé à enregistrer, ça n’avait plus rien à voir. On s’est posé beaucoup de questions, très radicales.
R : il y a l’exemple de ce morceaux du dernier album : cela faisait 2 ans que nous le jouions, et le changions pour finalement donner un rendu différent. Maintenant le ton a encore totalement changé.
J : c’est ça aussi la démocratie : les campagnes électorales commencent le lendemain des votes.
R : oui, oui, c’est comme ça !
J : F.P.A., c’est autant de temps de dialogue, de réunion, que de composition. C’est important comme démarche. La passion s’exprime par rapport à ce que tu émets ; ce que tu exprimes dans les mouvements de ton corps, c’est la pensée ; c’est un peu plus rigoureux dans un mode démocratique, c’est normal que cela prenne plus de temps. C’est sûr qu’il y a des tensions qui sont nées, exprimées et c’est tant mieux. Car si on n’avait pas réussis à sortir ces tensions, on aurait encore des choses en nous, des non-dits. Il y avait aussi que Roger, comme il le disait, a voulu faire ce disque là, uniquement en se donnant à fond. Alors on s’est dit que là il fallait se donner à fond.
R : on n’allait pas laisser des coins d’ombres.
J : on savait quelle allait être la portée, car c’était très subtil, très prégnant. C’est très personnel de savoir ce que l’on a eu le temps défendre. J’ai des difficultés, mais j’ai un peu d’attentes, des choses à défendre, c’est certain, mais j’ai aussi l’expérience de çà.
S : dernière petite question, cette fois sur Constellation, votre label : quelles sont vos relations avec lui, et avec ce qu’il représente ? C’est un label particulier, qui jouit d’une aura, qui est respecté pour ses groupes et les démarches, et notamment une identité militante. J’ai entendu que cela peut parfois vous causer des désagréments : God Speed a été arrêté en pleine tournée aux Etats-Unis pour être soupçonné de terrorisme. Ça vous procure en contrepartie un bon accueil, une sympathie j’imagine ? Est-ce que cela vous gêne ?
R : sûr que oui, on est pas…Ce qu’il ne faut pas oublier dans n’importe quelle idée de l’éthique, c’est que les gens sont différents. Donc si un label se voit militant, ça ne veut pas dire que tout le monde dans le groupe l’est, et que tout le monde dans le label l’est. Et puis, s’il ne le sont pas, ce n’est pas qu’ils n’ont pas réfléchi autant aux choses, ou parce qu’ils sont bourgeois ; je ne sais pas je dis un exemple bête là, mais par exemple nous,on est pas du tout militants ; pas du tout. Il y a peut-être un moment où on a fait de l’art subversif jusqu’à un certain niveau. Puis, je dirais pour ma part, et je pense que les autres seraient d’accord avec moi sur ces questions là, on s’est rendu compte à un moment de l’absurdité des objets de consommation subversifs : oui, peut-être que c’est économique, peut-être que ça créé des dialogues, mais ça reste des objets de consommations. On n’est pas prêt de révolutionner le monde.
S : c’est le paradoxe qu’ils contiennent qui empêche leur justification et l’efficacité de leurs messages. Il y a une perte de sens.
J : oui, Constellation et les militants, c’est comme parler du temps : c’est quoi le beau temps, et c’est quoi le mauvais temps ? on ne peut pas dire tout d’un coup que le soleil c’est le beau temps et la pluie, les nuages, c’est le mauvais temps.
S : on est dans la subjectivité, le rapport aux choses, à l’environnement.
J : oui, je suis désolé, 7 jours dans le désert sans eaux, la pluie c’est pas le mauvais temps.
R : c’est une question de perspectives.
J : pour répondre à ta question, je trouve que l’aura, je la trouve très présente parfois ; ça fait en sorte qu’il n’y a pas beaucoup de place pour d’autres températures.
R : tu veux dire dans Constellation ; oui, on est un peu la bête noire ; autant au niveau du son, et de notre engagement. On n’est pas placés nécessairement de la même façon.
J : je peux lire Baudelaire, Verlaine ; des textes utopiques, mais des fois je trouve que l’idée d’utopie est restrictive, ça manque de vision. C’est aussi ne pas écouter l’autre.
R : oui, moi aussi. C’est comme se résoudre à prendre les subventions pendant des années et puis jouer dans des salles de 5 personnes, où il peut en tenir 300-400, il y a un peu un dialogue qui meurt. Il y a quelque chose d’irrespectueux.
J : et d’irrespectueux aussi face à la différence. Et c’est pas que Constellation, c’est tous ces labels indépendants : ils ont une étiquette indépendante et ils y tiennent. Ils se disent labels indépendants, et ne laissent pas à l’autre le choix de le déterminer comme tel.
S : comme s’ils craignaient avec leurs subventions de ne plus être indépendants ; c’est qu’ils doutent d’eux-mêmes probablement, peur de s’être perdus en route.
J : il n’y a plus de possibilités d’interprétation de la part de l’auditeur ou du public. Il y a une arrogance à dire label indépendant.
R : c’est déplacé ; au-delà de la distance, c’est une idée et oui, tu as raison, c’est une fierté qui devient de l’arrogance. Y’a rien de mal dans la fierté et l’arrogance.
J : il y a un détachement qui se fait par rapport à la création, à la musique. Je vais citer Brassens parce que pour moi c’est la plus belle des phrases de tous les temps pour la création : « mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente ». Il faut avoir le temps.
S : et le militantisme, c’est aussi ça, prendre le temps de discuter avec des gens autour de vous, de ce que vous ressentez et de ce que vous créez. Mettre en perspective votre point de vue. Et les gens prennent, réfléchissent dessus, et si ça les fait évoluer, tant mieux.
R : pour moi, c’est ma relation à l’existence, j’ai dit que je ne suis pas militant, et que je ne le serai jamais. Ça ne veut pas dire que je ne me pose pas des questions et que je ne suis pas en relation avec ce qu’est l’éthique.

Là-dessus, l’heure (une entière) a tourné, et la cassette avec, et nous retournons dans la salle voir la première partie et se jeter un godet parce que mine de rien, ça donne soif !

L'Autre

et un lien vers le blog de roger, où il parle de ce qu'il aime, bon chemin de découvertes: http://circeotones.blogspot.com/
il semble que depuis Fly Pan Am, il ait levé le pied sur la création. mais vous pouvez par exemple télécharger gratos une compilation télécharger gratos une compilation ici
merci à Greg Lucas, l'Archiviste et a l'ex fanzine orleanais What the Fuck

extrait de l'album de Roger sous le nom LE REVELATEUR:
 

BLEU NUIT from Sabrina Ratté on Vimeo.

mardi 20 septembre 2011

PATRIC CATANI

En train, après une soirée mouvementée, quelques échanges avec Patric qui, sous le pseudo Candie Hank, a mis une claque aux fans de rock et d’électronique, ainsi qu’aux fêtards du samedi soir qui n’ont pu faire que danser : ça se passe comme ça au pays de Candie.

S:Comment te situes tu par rapport à d’autres groupes allemands de ta génération ?
PC:Pas de positionnement politique ni militant. Je trouve que ce type d’attitude te sectarise ; on est pris au piège de ses idées. Donner son avis sur un événement particulier peut souvent être pris pour une généralité ensuite. Comme un mode de pensée global même. On retire du contexte.
Et deuxième problème c’est que tu es ensuite complètement prisonnier de ça, on t’a donné un profil, une étiquette, et on pense que ton avis ira dans tel sens.

S:Ton attitude actuelle avec ce positionnement ?
PC:J’ai pris du recul. Je ne m’intéresse pas à ça, ce n’est pas mon job. J’ai vu et entendu tellement de mecs issus du punk, militant, alternatif, se planter. Et puis tu es contraint de te mettre en avant, comme un donneur de leçon. C’est flippant.

S:Comment tu as évolué ?
PC:Etre adulte !
Et rigoler !
Voilà un bon mix ! En fait, j’ai opté pour la musique parce que je ne peux faire que cela pour être bien. C’est nécessaire. Et ça ne m’empêche pas de faire des choses en plus.

S:Un bien nécessaire !
PC:Oui indispensable à l’équilibre. Alors j’ai fait beaucoup de choses, rencontré beaucoup de gens. Ça m’a été super profitable : depuis le premier remix de Mouse of Mars, j’ai testé plein de choses. Je ne suis plus dans le breakcore, comme du temps de EC8OR ; le hardcore, mais j’aime le gabber, et fait avec les Puppetmastaz du hip hop avec de l’humour.
J’ai appris à écrire avec cet humour, j’ai appris à me détacher du pesant, du sérieux. C’est juste de la légèreté, de la musique !

S:Et c’est universel !
PC:Oui et j’aime renouveler ma manière de faire de la musique : comme le précédent Candie Hank (Groucho Running) était d’inspiration polka, j’ai donné ce que j’avais à faire là dedans. Maintenant je change rythmiquement.

S:Oui ton set avait d’anciens morceaux, mais les patterns n’avaient plus grand-chose à voir ; on les sentait mais elles étaient recouvertes par de nouvelles, plus directes.
PC:Oui et je ne sais pas où je vais aller ; certaines fois c’est la rencontre avec un matériel qui va enrichir mon set. Et puis les rencontres humaines.
Un nouveau Candie Hank est en préparation, sans délai pour l’instant. Et je sors des jets, albums, mix qui sortent sur bandcamp ou autres (sous Patric Catani ou d’autres pseudos) ; c’est du direct, tu prépares et dès que c’est prêt tu le livres pour passer à autre chose.

S:On a vu ces dernières années une accélération incroyable : avant un album mettait plusieurs mois de préparation, d’enregistrement puis des mois d’attente pour la sortie. Maintenant tu fais la musique et tu l’enregistre en même temps : et le lendemain tu le mets en vente en ligne, c’est incroyable.
PC:Je vis en ce moment un truc comme cela : mon précédent album sous mon nom Catani est fait depuis l’été 2010, on est en septembre 2011 et il n’est pas encore sorti, le label attend « le bon moment » : du coup, je suis passé à autre chose, je ne le jouerai pas en concert, pas la peine.
Je l’ai déjà bien joué !

S:Actuellement tu es sur Driver & Driver, duo avec un batteur.
PC:Oui on a sorti un album, tourné un peu, ça se rode petit à petit. On prend nos marques et le courant passe vraiment bien. Je pense que l’on va bosser un petit format, maxi ep ou mini album, pour bien poursuivre et assez rapidement ! C’est essentiel pour aller au bout du projet.
Mais tout ça en restant loin du concept de groupe. Rester libre de ses choix pour aller là où l’on veut. Rien n’est pire que de faire les morceaux dans le même style parce que l’on a un nom et un cadre.

S:Comme le militant que tu décrivais tout à l’heure.
PC:Je ne me serai pas vu faire les albums à la suite avec le même son ; l’envie du moment va dicter la forme.

S:Et les bandes son ?
PC:Oui un peu d’installations sonores, et des collaborations sur des petits cours métrages. Là je suis sollicité par un réalisateur italien pour un long métrage de fiction : c’est un film un peu suspense, frisson, horreur…très italien !  Ça se fait en décembre – janvier 2012. C’est la première fois que je fais dans ce format, j’ai la pression, ça va être sur peu de temps, mais je vais aller en Italie et bosser en direct avec le réalisateur. Il est cool, on va bien rigoler, ça va être très agréable.

S:Ton cadre de vie ?
PC:A Berlin. Je suis entouré par une vie grouillante de propositions ; là bas tu fais des choses, même extras, mais c’est assez banal. Ça te demande vraiment plus d’originalité dans ce que tu fais. C’est dur, mais très amusant, les gens proposent beaucoup de choses. C’est dément ! Ça me permet de faire plein de rencontres aussi.

Pour clore, on a parlé aussi de bending, d’ajout de ces petites machines et d’électroniques dans nos sets, et de quelques groupes passés et présent jusqu’à l’arrêt du train…

L’Autre

Quelques projets auxquels il participe ou a participé pour vous aider à trouver des liens sur la toile. Enjoy !

Site perso, menant vers toutes ses réalisations :
Ec8or, groupe avec Gina des Cobra Killer :
Live des Puppetmastaz :
Installation sonore Lemniscate :

lundi 25 juillet 2011

Thomas Belhom: rencontre au Nadir, à Bourges


FM : après ce concert intimiste de ce soir, peux tu nous qualifier ta musique et nous parler de ton parcours ?

TB : qualifier ma musique est toujours quelque chose de difficile pour moi car je suis dedans ; j’ai toujours cherché à sortir des cadres, de ne pas me répéter d’un morceau à l’autre. Dernièrement, quelqu'un m’a dit que j’étais « romantique ». J’aimais bien ça, mais c’est vraiment provisoire !
Mon parcours, c’est assez long car je ne suis pas tout jeune : il a pas mal serpenté, c’est un parcours de voyageur, puisque j’ai été amené à vivre à la frontière du Mexique, y fonder ma famille, femme, enfant…dans ma rue habitait Joey Burns de Calexico: un Français, Naïm Amor, me l'a présenté et du coup nous sommes partis en tournée avec eux; je faisais des maracas, des triangles, en 95-96, il y a longtemps !... A cette époque avec Naïm on a travaillé à la bande son d'un film de Marianne Dissard; à la suite, nous avons monté un duo, Amor Belhom Duo ; on a tourné beaucoup, en France et dans le monde entier, jusqu’à l’arrêt après une tournée avec Miossec qui a duré des mois et des mois.
C’est pas Miossec, il n’y est pour rien !...quelqu’un a fait passé ça un jour, mais je l’aime beaucoup, sa sensibilité, il n’y est pour rien !...mais ce n’est pas la question !!!

FM : ce n’était pas de tout repos, non ?

TB : ça te prend la santé quand même, c’est un phénomène ! Tout ça pour dire qu’on a une histoire avec la France ; on avait un label aux Etats-Unis (Carrot Top : label de dark-country, comme Handsome Family…) et un en France, on était chez Ici d’Ailleurs (Yann Tiersen). D’ailleurs, avec l’argent que Y. Tiersen rapportait, le label finançait des petits groupes comme nous.

FM : c’est bien ça, que des groupes moins connus, des groupes en création…

TB : le mot création, oui... et par rapport à cet endroit, le Nadir (salle gérée par l’association Emmetrop, à Bourges, ndr), je vois un ensemble, il y a le programmateur, l’association, la salle, des locaux de répétition, des labos et ateliers, un bâtiment avec des arts plastiques (le Transpalette, ndr), tout un ensemble de gens, j’aime beaucoup ce genre de lieu, et ça me touche beaucoup de jouer ici, en dehors du Printemps de Bourges. Le PDB, je n’ai rien contre son existence, mais Emmetrop montre que l’on peut aussi exister ailleurs et autrement à Bourges. Ça ne me parait vraiment pas évident. Le PDB c’est la diffusion, c’est le coup de projecteur uniquement ; alors que la création, c’est les résidences, le côté laboratoire, le côté permanent, ça c’est la vraie culture, la culture du quotidien, la vraie.
Car aujourd’hui, c’est la signification de culture qui est galvaudée : quelquefois, c’est synonyme de loisirs quasiment, comme aller au musée…mais la culture, les gens peuvent se l’approprier, la faire. Pour tous et par tous. Ça me tient à cœur, aussi pour les enfants, l’avenir. C’est donc plutôt ce qui est dans l’ombre qui me touche plus. Qui m’éveille.
Le coup du projecteur, oui, j’en ai profité à une époque, je sais plus avec qui d’ailleurs, c’est utile aussi.

FM : le coup de projecteur, ça peut aider à un moment, être devant les médias, les professionnels, se faire connaître...

TB : oui après on peut prendre plus de temps et rentrer dans les détails mais ça va être plus abstrait et plus philosophique. Parce que ça vise quelque chose qu’on appellerait le succès ou quelque chose comme ça. Il y a une idée du succès déjà à l’avance. Or, peut-être que l’on cherche d’autres choses quand on est musicien. D’autres choses que d’être une star, comme les gens pourraient le penser… De toute façon, je ne pense pas que l’on puisse décider d’être une star. Je crois que c’est des trucs complètement absurdes. C’est vrai, il y a des jeunes, très jeunes même, qui disent que le métier qu’ils veulent faire, c’est star, être une star ; c’est vrai que c’est pas idiot, quand t’as 14 ans. A la limite, c’est chouette comme métier ; mais c’est tellement abstrait, ça ne veut tellement rien dire, c’est touchant de naïveté.

FM : c'est-à-dire que star, c’est synonyme de gagner de l’argent, d’avoir une belle vie…

TB : oui, et bien ça avoir une belle vie, j’espère que c’est un rêve qui n’est pas un privilège de star, tout le monde a cette ambition quelque part au fond de lui. Avec tout ce qui va avec. Et il y a tout un discours les artistes et l’art, qui me …il y en a partout de l’art, et l’art ce n’est pas facile à réaliser. On cherche, on passe beaucoup de notre temps à chercher à le faire, on est des chercheurs. Et quelquefois on trouve, il y a des moments de grâce, et c’est pour ça que l’on continue !
Après toutes ces heures et ces jours, il y a beaucoup de pratique, c’est indispensable et complexe, c’est pour cela que je disais que ça dépend du temps que va durer l’interview !!!

SL : tu parlais de ton parcours tout à l’heure, ce qui te caractérise, c’est ton côté arpenteur : tu as beaucoup bougé géographiquement, pour rencontrer des gens, ce qui est une des matières premières des musiciens, et des créateurs en général. Tu l’as fait sur un territoire assez proche, mais aussi loin, Etats-Unis, tu as travaillé avec Tindersticks et beaucoup d’autres…

TB : c’est la période anglaise, ça c’est des gens qui sont venus vers moi. Quand Stuart est venu me demander de participer à la musique pour un film de Claire Denis, c’était Stuart, pas Tindersticks, avec Terry Edwards, ancien trompetiste de Madness, Tom Waits, Marianne Faithfull, Lydia Lunch…en trio, et puis évidemment, Stuart était comme un grand frère, il me prenait sous son aile, et essayait de m’aider surtout que je me mettais à chanter à ce moment là ; et trouver sa voix est difficile… !!!
C’était pas un coach, on a vecu ensemble, puisque les tournées des Tindersticks, c’était quelque chose…ils sortent un album et c’est un an et demi- deux ans de bloqués pour tourner, sur minimum trois continents ; ça te prend une grosse partie de ta vie, on est ensemble, c’est intense, à vivre quasiment ensemble tout le temps. Et en plus, dans les Tindersticks, il y a une élégance, une certaine pudeur, où l’on n’est pas là à se raconter tout le temps les choses, il y a une distance permanente tout en étant intimes. Pour parler franchement, on partageait un tourbus où il y avait 16 lits, c’est un des plus grands tour-bus d’Angleterre d’ailleurs, c’était même une galère pour le trouver. On était 16, et on faisait comme si on avait chacun notre appartement ; il y avait une grande pudeur, et j’aime beaucoup ça chez les anglais, une sorte d’élégance, oui ce sont des gentlemen, vraiment.

SL : nécessaire pudeur, tu parlais tout à l’heure de cessions marathon d’enregistrement en studio en Angleterre, et c’est vrai que si tu n’as pas une retenue et une écoute de l’autre importante, ça ne te permet pas d’aller au bout des choses, dans le travail.

TB : oui aller au bout des choses, j’ai appris ça avec eux, dans les Calexico également, il y avait ça. Avec David Grubbs aussi, Gastr del Sol, Jim O’Rourke…eux c’est différent, ils essaient de faire émerger : ils sont en terre inconnue, et ils essayent de maîtriser cette terre inconnue. C’est complètement…eux c’est…ils parlent avec les dieux, les dieux de la musique, ils essaient de les faire venir, il a quelque chose de vraiment curieux là dedans. Les Tindersticks, il y a quelque chose de très rationnel, ça a un côté ouvrier anglais ; les ouvriers de la musique, c’est les répétitions de 7h du matin à 23h…avec des pauses…de bières d’ailleurs…j’étais le seul à boire un café à 10h, ils sont tous à la pinte ! Arrivé à 23h, c’est des litres qui ont été bus, c’est incroyable de tenir comme ça, faut être anglais je crois ! Ou breton peut-être…
En tous les cas, il y avait un acharnement à obtenir ce qu’ils cherchent ; Stuart a une idée précise de là où il veut aller, et des fois on faisait 23 prises du même morceau où il déplaçait les micros de 2cm, « on va la refaire ! », ou changer une note : et on la refaisait une 27ème fois, et la prise qui se trouve sur l’album, c’est la 56ème…et effectivement c’est justifié au bout du compte. C’est presque comme de la transe, au début c’est dur pénible, et on dépasse ça pour se retrouver dans la matière même de la musique ; là ça devient autre chose, on affine !
Et il y a aussi tout un buziness derrière, où l’on a des journées bloquées pour enregistrer, il y a beaucoup de personnes, 16 avec les techniciens, un à Prague, moi en Arizona, un à Nashville, à Notthingham, les autres à Londres, une logistique !... C’est presque miraculeux ! Le fait de se lever le matin, se dire bonjour et d’être tous là ! On en est conscient, on a rendez-vous avec le miracle… si on y arrive pas, des jours c’est comme ça, on est dans le côté ouvrier de la musique. Je l’ai vu chez les anglais. Ils ne lâchent pas le morceau, ils travaillent, j’ai moins vu ça en France. En France, il y a d’autres qualités.

FM : de quels instruments jouais tu avec eux ?

TB : du vibraphone et de la batterie. Et des percussions aussi…et j’ai même chanté, il y a une chanson en français : au départ, j’avais fait une voix témoin pour que Stuart apprenne en français, mais ça a été une telle catastrophe, qu’il a décidé de garder la voix témoin dans la version finale sur l’album ! J’étais étonné ! C’est une chanson qui s’appelle « all the love », et il y a une autre version qui s’appelle « tout l’amour », avec Christine (Yann Tiersen, Radiohead) qui joue des ondes martenot.

FM : quels sont tes projets à venir ?

TB : plus les choses avancent et plus j’ai envie de faire du cinéma, de la vidéo. Ça sera dans 5 ans, mais je me prépare à ça. En ce moment je suis animé par le fait de rejouer en groupe car j’ai joué longtemps solo. J’étais aussi chauffeur, à partir dans le sud de l’Italie tout seul, et pour me motiver, je me disais « -combien de chauffeurs on la chance de monter sur scène tous les soirs ? -ah oui c’est vrai ! »…j’en pouvais plus !...
Et donc là je suis heureux d’être accompagné, en plus ce sont de merveilleux musiciens : Pierre à la guitare, Paul au tuba, Antoine au violoncelle, avec une bonne dynamique. Là-dessus se rajoute Alexandre, un performeur qui lance des vidéos que j’ai fait, et une danseuse hollandaise tout droit sortie des années 80 :  c’est cette équipe que je monte, mon projet. Plus Johann le Guillerm, un circassien, avec qui j’ai été élevé, nous travaillons des vidéos qui serviront. Il va interagir, on est en train de construire tout ça. Ça sera probablement prêt en Octobre 2011, mais j’ai un album qui sortira début 2012, et c’est avec ça que je tournerais.
Par ailleurs, j’ai aussi une composition plus musique contemporaine, sur le thème des maladies infectieuses : c’est un thème qui va s’infiltrer, se développer à la manière d’un virus, dans des structures rythmiques. Elle fait trois fois 20 minutes, et je la jouerai dans des lieux plus grands, comme avec le conservatoire de Strasbourg, nous le jouerions avec un orchestre philharmonique. C’est plus lié à des musiques de films.
J’ai fait par exemple des musiques de films de kung-fu, dont certains extraits sont dans Cheval Oblique, un album instrumental de percussions. Je tiens à préciser d’ailleurs que c’étaient des films japonais, alors que le kung-fu est chinois !!! Voilà, c’est juste ça !...

Longue vie à Emmetrop, tout ça c’est important, cet aspect laboratoire : les gens comme vous qui vont voir dans l’ombre. La créativité naît de cela, des processus, et des rencontres. Il faut être sensible à ça. Merci !

NDR:et merci à Thomas et Naïm pour leurs humanités.
L'Autre

et lire l'article de L'Un sur l'album Cheval Oblique