« Au moment de la mort, en effet, l’esprit ordinaire
et ses illusions meurent et, dans la brèche ainsi ouverte, se révèle la nature
de notre esprit, illimitée comme le ciel » (extrait du Livre des Morts
Tibétain)
Le dernier SWANS ? Vous voulez dire encore
un ? Après cette récente trilogie To Be Kind, leaving meaning, The Beggar que l’on
croyait définitive passé une quarantaine d'années d’un activisme sonique forcené aux frontières d’un
bruit expiatoire. Michael GIRA et ses exécutants pouvaient crânement s’en tenir
là, pas peu fiers d’avoir offert au monde impie leur vision païenne de l’extase
en perpétuelle expansion. Mais non, il fallait bien se fendre d’une
(re-)naissance avec ce Birthing aux forceps.
Néanmoins rédiger
quelques lignes inspirées ne s’annonce pas du plus aisé pour ma part, ayant
longtemps strictement limité ma vision des SWANS au cathartique « Filth »
de leurs débuts caverneux. Les albums suivants ont toujours laissé ce goût de
plongée en apnée dans le cortex d’un grand dépressif chronique. Ce n’est
qu’après cette pause de près de 15 ans et ce puissant retour en pente douce
vaguement apaisée d’un My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky que le
g(ou)roupe aura commencé à éveiller les sens comme l’aurait fait William Blake
avec le simple vol d’un oiseau qui fend l’air. Et puis un SWANS couché sur
disque reste une expérience limitée, l’entité au sombre charme polymorphe ne se
révélant aux yeux de ses fidèles que lors du rituel de la scène . Mais bon, j’aurais eu entre temps la chance de rattraper ces quelques décennies après un concert halluciné
où les limitations sonores plafonnées à 105 dB étaient
clairement ignorées pour le salut d’un public scotché dans une salle chauffée à
blanc. Plus d’excuses : le vin (de messe noire) est tiré, il faut le
boire, même si on n’évitera pas les poncifs tant ils sont incontournables avec
ce monument qui n’a de cesse de se réincarner.

Toujours plus balaise, toujours plus entêtant, avec plus de
deux heures de litanies incantatoires où sacré et profane se confondent dans un
long continuum, « Birthing » se pose en forteresse imprenable. La
pochette, rond noir sur fond crème comme un écho lointain à un « Soundtrack
for the Blind », jalon incontournable de leur discographie. Mais à y
regarder de plus près, la forme géométrique pure fourmille d’infinis détails
vibratiles comme les lentes progressions micro-tonales qui hantent l’album. Avec
son art consommé du crescendo, le groupe de Michael GIRA prend le temps de
poser les morceaux qui atteignent facilement la vingtaine de minutes. A
l’instar de l’introductif « The Healer » c’est souvent dans les
nimbes de chœurs éthérés ou flottant que tout semble commencer. Viennent ces
reptations implacables qui finissent par se jeter à corps perdu ces transes
incantatoires à la grandiloquence maitrisée. Comme un passeur d’âmes, SWANS se
plait à phagocyter toute la lumière pour mieux la régurgiter avec son
corollaire de crasse humaine et de beauté pure qui s’y accroche désespérément.
Longue est la route, et ces bourdons qui s’étirent, entrecoupés de rythmes
martelés, semblent convoquer quelques fantômes du passé qui hantent encore le
groupe, mais on regarde en même temps vers un avenir aux contours incertains
lorsque poignent babillements de nourrisson ou ce I love you mummy qui
augure the Merge. Mais entretemps on aura eu plus de 20 minutes d’un « I Am
a Tower » terrassant qui semble annoncer une apocalypse imminente. Plus
que jamais le line-up des bucherons-tacherons de sieur GIRA fait corps, les
individualités s’effaçant au profit d’un SWANS qui les transcende, exigeant et
plus monstrueux que jamais. Fusion organique de cette bande de clochards
célestes qui touche au sublime, comme ces photos du groupe que les portraits de
groupe (clin d’œil inconscient au « Hairway To Steven » des
BUTTHOLE SURFERS ?). C’est avec le tour de force de The Merge qu’on
plonge au cœur d’un tourbillon WTF dans lequel se télescopent des rythmiques concassées passées au hachoir
d’une matrice digitale, des grooves post-jazz reptiliens qui se fondent dans
une messe apocalyptique (que n’aurait pas renié György Ligeti) pour finir avec
une balade dark folk flippée - et quelques chœurs de pom-pom girls; enfin
quelque chose comme ça. On en sort rincé, illuminé. Apaisé aussi, et donc paré
pour un (Rope) Away final avec ce goût de requiem en glissando – crescendo extatique
qui marque la fin d’un cycle bouclé sur lui-même. Ce n’est probablement qu’un
au revoir : si le groupe a tout
donné il est sûrement loin d’avoir tout dit dans cette obsession sans cesse
remise sur le tapis de proposer à la face du monde un art total.
Âme errante en exil permanent sur son rocher
solitaire exposé à la folie des hommes, Sir GIRA sous son chapeau nous
résume tout ça en toute humilité : « Ce sont des êtres humains sur
cette terre, et j’essaie de faire de la musique pour qu’ils aient un aperçu de
leur âme. » Quel pince-sans-rire...
L'Un.
SWANS : "Birthing" (YoungGodRecords. 2025)