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mardi 3 mars 2026

TORU : Velours Dévorant (ou la dernière chronique de ce blog)

"Nitrous oxide fucks my head, My baby wants blue velvet, She makes me see red" (Casey ROYER. D.I)


Enfin un album pour lequel on n’utilisera pas le préfixe post-, abusivement utilisé dans ces pages. Parce que dans le cas de TORU, c’est plutôt FREE- qu’on leur appliquerait volontiers. Free-form, free-rock, free-metal ou free-noise et j’en passe. Un discret uppercut salutaire dans un monde convenu souvent borné et bien délimité. Une liberté de ton qui passe par des territoires rocailleux, ces routes d’à-côté cahoteuses qui, au prix de quelques efforts vous laissent découvrir des paysages à la sauvagerie inouïe. Le trio français brouille les pistes sensorielles et canaux auditifs cramés à entretenir ce léger flou suspendu entre le territoire de l’écriture et les steppes improvisées. Velours électrique exécuté avec une poigne de fer dans un gant de velours fer chauffé à blanc. Stop & go. Tension – relâche. Moments de calme sous tensions indicibles. Solos ciselés et acérés. Fougue sous contrôle. Tensions dévorantes et fuligineuses. L’entité TORU puise énergie brute et cathartique au cœur même d’une matière anthracite en expansion perpétuelle. Le genre de pavé qui résume avec son éclat mat 3 ou 4 décennies d’activisme noise forcené et autres formes d’expression sursaturées. A classer d’emblée auprès des ZENI GEVA, Rudolph GREY, Stephen O’MALLEY, le duo ASCENSION ou le MASSAKER de Caspar BRÖTZMANN, une fois la tempête passée, le disque et les oreilles usées à force de se repasser Velours Dévorant au p’tit dej’. Free your mind and your ass will follow.

 

Voilà, c’était la dernière chronique de ce blog. Pas peu fier de tirer le rideau (en velours) avec une étoile filante de cette trempe. Merci à vous !

 

Stéphane B. 

 TORU : Velours Dévorant. 2025

lundi 9 février 2026

DEBRIS' - Static Disposal

 “The Circus-Circus is what the whole hep world would be doing Saturday night if the Nazis had won the war.” (Hunter S. THOMPSON - Fear and Loathing Las Vegas))

 

 

 

Et encore un de ces disques dont on ne comprend toujours pas comment on a pu passer à côté pendant plusieurs décennies. Et assurément loin d’être le seul à se poser la question. A commencer par le groupe. La réponse tient en un mot : Chickasha, Oklahoma ; 15000 âmes. De ces villes de poussière qu’on cherche à fuir par tous les moyens mais qui vous vous retiennent et vous emprisonnent dans ses rues rectilignes et balayées par un vent de sable sec et conservateur. Cette diagonale biblique du vide n’était pas l’endroit le plus réputé pour sa scène musicale, ceci peut expliquer cela.

Mais quand on est tout juste sorti de l’adolescence avec un taux de créativité et un non-conformisme supérieur à la moyenne locale bas du front et mou du genou, reste l’option de monter un groupe de branques, histoire de cracher sa morgue à la face d’un monde atone ; et  de pouvoir enfin s’extirper de ce bled pourri… Un trio biberonné et dopé aux influences du VELVET de BEEFHEART et autres divagations stoogiennes. Et un seul album, saillie dissonante, comme un glaviot dans ce désert culturel de rednecks. Brulot inespéré qui valait bien la frustration rentrée de ces trois gugusses post-pubère. Des compos délibérément approximatives comme sur une corde raide, mais là réside tout le charme casse-gueule de ces esquisses sauvages et vacillantes. Un trio accro aux bidouillages électroniques qui enveloppent habilement le classique basse-batterie-guitare dans une bouillie sonore jubilatoire. Communion de potaches jubilatoire aux accents stoogesques avortés donc, à laquelle se seraient invités TELEVISION et un exorciste défoncé à la mescaline. Une grandiloquence proto-punk scrofuleuse qui peut rappeler l’art-rock de PERE UBU qui sévissait déjà sur la côte est, ou le sci-fi rock flippé de CHROME du côté ouest.Le tout sous le saitn patronage de DEVO.

Ce Static Disposal avait tout le potentiel pour entrer dans la petite histoire du rock underground américain, ou tout du moins du midwest râpeux…  Mais les gars ne se seront jamais vraiment extirpés des bouses sèches de leur Oklahoma natal après 3 concerts brinquebalants et malgré une invitation restée lettre morte à jouer CBGB et au Max Kansas, histoire de tirer la bourre avec ces snobinards de new-yorkais. 

Non : rien. Ce qui épaissit le mystère et l’aura de truc bien confidentiel qui s’est tranquillement étoffé au fil des années. SONIC YOUTH ou les MELVINS aiment à les citer, et l’album est tout de même référencé dans la NWWList de Steven STAPLETON (aka NURSE WITH WOUND) : une consécration en soi ; et une deuxième vie sur la Toile 2.0…



(ps : Static Disposal (ainsi que des plus cotenporains TRAINDODGER) a été vivement recommandé par le chanteur de CHAT PILE, eux aussi originaires ... d'Oklahoma...)

 

 

L'Un.

 

DEBRIS' : "Static Disposal (1976) 

 

jeudi 21 août 2025

OBA LOBA : Sir robert Williams

 (chronique rédigée en mars 2024)

 

Cette année on s’était mis en tête de continuer paresseusement cette exploration des à-côtés, à dénicher quelques pépites heureuses, logiquement passées sous les radars dans un silence de rigueur. Et ce Sir Robert WILLIAMS coche toutes les cases. Et surtout ne rentre vraiment dans aucune de ces cases indéfinies : la paresseuse notion d’OVNI musical qu’on applique abusivement à toute production légèrement décentrée prend ici tout son sens. La liberté non pas d’expression, mais plutôt d’explorations tous azimuts, semble être le vecteur du sextet articulé autour des frères LOBO et du pianiste Giovanni Di DOMENICO. La liberté de forme s’impose aussi pour définir les contours fuyants d’OBA LOBA. L’inaugural Legionella avec ses accents de musique de chambre douce-amère est un chausse-trappe de façade qui ne nous prépare pas aux divagations suivantes dans lesquelles se confondent allègrement l’improvisation et l’écriture, le minimalisme ou les tentation free. Pas si éloigné du rock de chambre des années ART ZOYD ou UNIVERS ZERO tout ça, si Honiera ne venait pas balayer tout ça avec sa chaloupe subtropicale. Comme un Tom JOBIM 2.0 qui débarquerait dans les salons poussiéreux des vieilles avant-garde européennes…  Le fil de l’eau suit son cours placide en égrenant des passages quasi contemporains à la FRITH/FRIPP. Et paf : au détour du morceau éponyme (Sir Robert Williams) tendu et décharné on prend un début de claque modulaire pour se barrer dans cette vague sarabande de jazz de fanfare et autre prog-rock. Le voyage, nullement conceptuel, est incongru, espiègle. Sans fin, ni fond, ni forme aboutie par ailleurs : ce qu’on attend, parfois, de l’acte musical : de sortir très légèrement des sentiers battus, le pied droit dans la boue et l’oreille gauche collée sur le bitume ramolli.

 

L'Un.

OBA LOBA "Sir robert Williams" (SilentWater. 2017).

 

 

 

mercredi 9 juillet 2025

SWANS : Birthing

« Au moment de la mort, en effet, l’esprit ordinaire et ses illusions meurent et, dans la brèche ainsi ouverte, se révèle la nature de notre esprit, illimitée comme le ciel » (extrait du Livre des Morts Tibétain)

 

 


Le dernier SWANS ? Vous voulez dire encore un ? Après cette récente trilogie To Be Kind,  leaving meaning, The Beggar que l’on croyait définitive passé une quarantaine d'années d’un activisme sonique forcené aux frontières d’un bruit expiatoire. Michael GIRA et ses exécutants pouvaient crânement s’en tenir là, pas peu fiers d’avoir offert au monde impie leur vision païenne de l’extase en perpétuelle expansion. Mais non, il fallait bien se fendre d’une (re-)naissance avec ce Birthing aux forceps.

 Néanmoins rédiger quelques lignes inspirées ne s’annonce pas du plus aisé pour ma part, ayant longtemps strictement limité ma vision des SWANS au cathartique « Filth » de leurs débuts caverneux. Les albums suivants ont toujours laissé ce goût de plongée en apnée dans le cortex d’un grand dépressif chronique. Ce n’est qu’après cette pause de près de 15 ans et ce puissant retour en pente douce vaguement apaisée d’un My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky que le g(ou)roupe aura commencé à éveiller les sens comme l’aurait fait William Blake avec le simple vol d’un oiseau qui fend l’air. Et puis un SWANS couché sur disque reste une expérience limitée, l’entité au sombre charme polymorphe ne se révélant aux yeux de ses fidèles que lors du rituel de la scène . Mais bon, j’aurais eu entre temps la chance de rattraper ces quelques décennies après un concert halluciné où les limitations sonores plafonnées à 105 dB étaient clairement ignorées pour le salut d’un public scotché dans une salle chauffée à blanc. Plus d’excuses : le vin (de messe noire) est tiré, il faut le boire, même si on n’évitera pas les poncifs tant ils sont incontournables avec ce monument qui n’a de cesse de se réincarner.

 

Toujours plus balaise, toujours plus entêtant, avec plus de deux heures de litanies incantatoires où sacré et profane se confondent dans un long continuum, « Birthing » se pose en forteresse imprenable. La pochette, rond noir sur fond crème comme un écho lointain à un « Soundtrack for the Blind », jalon incontournable de leur discographie. Mais à y regarder de plus près, la forme géométrique pure fourmille d’infinis détails vibratiles comme les lentes progressions micro-tonales qui hantent l’album. Avec son art consommé du crescendo, le groupe de Michael GIRA prend le temps de poser les morceaux qui atteignent facilement la vingtaine de minutes. A l’instar de l’introductif « The Healer » c’est souvent dans les nimbes de chœurs éthérés ou flottant que tout semble commencer. Viennent ces reptations implacables qui finissent par se jeter à corps perdu ces transes incantatoires à la grandiloquence maitrisée. Comme un passeur d’âmes, SWANS se plait à phagocyter toute la lumière pour mieux la régurgiter avec son corollaire de crasse humaine et de beauté pure qui s’y accroche désespérément. Longue est la route, et ces   bourdons qui s’étirent, entrecoupés de rythmes martelés, semblent convoquer quelques fantômes du passé qui hantent encore le groupe, mais on regarde en même temps vers un avenir aux contours incertains lorsque poignent babillements de nourrisson ou ce I love you mummy qui augure the Merge. Mais entretemps on aura eu plus de 20 minutes d’un « I Am a Tower » terrassant qui semble annoncer une apocalypse imminente. Plus que jamais le line-up des bucherons-tacherons de sieur GIRA fait corps, les individualités s’effaçant au profit d’un SWANS qui les transcende, exigeant et plus monstrueux que jamais. Fusion organique de cette bande de clochards célestes qui touche au sublime, comme ces photos du groupe que les portraits de groupe (clin d’œil inconscient au « Hairway To Steven » des BUTTHOLE SURFERS ?). C’est avec le tour de force de The Merge qu’on plonge au cœur d’un tourbillon WTF dans lequel se télescopent  des rythmiques concassées passées au hachoir d’une matrice digitale, des grooves post-jazz reptiliens qui se fondent dans une messe apocalyptique (que n’aurait pas renié György Ligeti) pour finir avec une balade dark folk flippée - et quelques chœurs de pom-pom girls; enfin quelque chose comme ça. On en sort rincé, illuminé. Apaisé aussi, et donc paré pour un (Rope) Away final avec ce goût de requiem en glissando – crescendo extatique qui marque la fin d’un cycle bouclé sur lui-même. Ce n’est probablement qu’un au revoir :  si le groupe a tout donné il est sûrement loin d’avoir tout dit dans cette obsession sans cesse remise sur le tapis de proposer à la face du monde un art total.  

Âme errante en exil permanent sur son rocher solitaire exposé à la folie des hommes, Sir GIRA sous son chapeau nous résume tout ça en toute humilité : « Ce sont des êtres humains sur cette terre, et j’essaie de faire de la musique pour qu’ils aient un aperçu de leur âme. » Quel pince-sans-rire...




L'Un.

 


SWANS : "Birthing" (YoungGodRecords. 2025)


lundi 6 janvier 2025

MOIN : You Never End

Spleen & malaise vagal.

 

Oui : « Le rock c’est un truc mort » m’avait asséné un gommeux sympa sous drogue de synthèse lors d’une pseudo rave de bourgeois de province improvisée au bord d’une rivière. Bah oui ma bonne dame, à force d’annonces putes et creuses, ça fait déjà un paquet de temps que les Dominique Seux de la presse musicale nous ont rivé dans le crâne leurs prophéties au rabais devenues depuis certitudes mastoc. Et ça fait un paquet de temps qu’on s’évertue à chercher le lapin blanc messianique dans un paysage à la surface de plus en plus morne. Poliment lissée. Calibrée. Alors la majorité silencieuse et hagarde ronge son frein en guettant le moindre pet foireux des méga-stars bouffies d’auto-suffisance qui tournent en boucle dans leur entre-soi has been. Mais le genre est polymorphe et sait revenir par ces brèches interstitielles là où on ne l’attendait pas. Parce que MOIN, c’est pas du rock. Enfin pas pour la majorité hagarde et silencieuse (et une bonne partie des autres). Surtout si on considère que deux des musiciens distillent une électro pointue avec leur projet RAIME. Pas vraiment dans les canons figés du genre, non. Point de guitar hero, nenni. Mais au moins on a une guitare. A la traine certes avec ses accords clairs égrenés en boucles paresseuses ; mais c’est une bonne base. Et une batterie. Discrètement virtuose, mate et jamais binaire (Valentina Magaletti infuse son art des polyrythmies complexes au sein des étonnants VANISHING TWIN). Avec ces deux instruments mis bout à bout on peut commencer à voir se profiler les contours d’un objet (avant-)rock complexe. Le trio s’arme d’une poignée d’invités derrière un micro monocorde comme pour mieux décliner le spleen ambiant en autant de vignettes de l’ordinaire désabusé. Ok : MOIN a dû éclore un de ces jours chargé de smog londonien, à charrier de la sorte toute cette morosité larvée au cœur de chaque morceau. Avec ces accents austères dignes de la Réforme un parallèle sympathique s’effectue d’emblée avec l’ironie contemporaine  de leurs compatriotes de DRY CLEANING ou le réductionnisme obstiné de DISAPPEARS : tous ces moines soldats du rock qui reculent discrètement certaines limites tout en humant l’air lourd du temps. Mais MOIN à choisi la voie la plus discrètement décharnée avec trois bouts de post-rock, quelques filaments de noise-rock, des filigranes électro et le moins d’effets de manche possible. Ouais le rock est mort, c’est pas du rock. Et c’est très bien comme ça. 

 

L'Un..

 

MOIN : You Never End (AD93. 2024)