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jeudi 5 juin 2025

DIVIDE AND DISSOLVE " Insatiable"

 « J'ai vu des gens commettre de grands actes de mal sans jamais être heureux, et des gens commettre de grands actes d'amour, toujours heureux » (Takiaya Reed guitariste de D//D)


 Et c’est toujours la même antienne : mais comment peut-on passer à côté d’un truc aussi essentiel des années durant ? Chemin de croix de faux derche et papissam habemus de rigueur, sur le chemin de la repentance. DIVIDE & DISSOLVE : tout un programme derrière ce nom. Austère et vaguement menaçant. Depuis presque une dizaine d’année, les deux  musiciennes aux origines afro-indienne et maori s’adonnent à la pratique d’un doom sec et minimaliste, débarrassé de tout le folklore occulte pour se concentrer sur la puissance brute et expiatoire du son. Insatiable donc, avec ce goût amer de requiem qui invite l’auditeur à ressentir tout le poids des oppressions passées et de tous les combats à venir ; celui de toutes les minorités. Une dizaine d’histoires sans paroles comme autant d’accusations à charge libératoires qui nous mettent dos au mur du son, sans lamentations aucunes. Depuis l'introductif « Basic » (2017) le son de DIVIDE & DISSOLVE s'est étoffé, délaissant ce côté sourd et rampant d'un duo doom brut de décoffrage pour une matière de plus aérée, entrecoupée d'interludes orchestraux. L’introductif « Hegemonic » distille de fragiles fragments aux accents hachés de liturgie profane avant de céder la place au culte d'une guitare fougueuse tout en aplats granuleux et de la batterie lentement et lourdement martelée. Des cathédrales s'effondrent sous le poids de leurs assauts, quand point au loin une inquiète lueur de bienveillance... Cette mise en tension viscérale rythme l'enchainement des morceaux et le propos sous-jacent qui oscille entre colère, destruction et compassion. Parce qu’au final, la seule libération possible, on l’a ancrée au plus profond des tripes. DIVIDE & DISSOLVE ? C’est un peu SUNN O))) qui rencontre EARTH, mais avec un message mutique éminemment politique à transmettre haut et fort. 

  

L'Un.

DIVIDE AND DISSOLVE "Insatiable" (BellaUNion. 2025)

mercredi 9 octobre 2024

The BUG "Machine" / The BODY & DIS FIG "Orchard of a Futile Heaven" / UNIFORM "American Standard"

"Rien ne vaut la peine de rienIl n'y a plus rien...Plus, plus rien" (Léo Ferré)

 

A part peut-être une attirance marquée pour les infra-grésillements pré-apocalyptique qui saturent l’air vicié de notre contemporanéité au bord du gouffre, quel est le point commun entre ces trois entités ? Pour faire simple, The BUG (aka Kevin Martin) a collaboré avec DIS FIG, cette dernière avec The BODY qui eux auront prêté main forte aux gars d’UNIFORM. Entre musiques extrêmes ou postures underground aux avant-postes, les frontières sont poreuses et les collaborations coulent de source et renforcent les connexions souterraines.


Quitte à se râper les oreilles, autant commencer en souplesse avec les reptations dub-esques du vétéran Kevin MARTIN. Avec ses esquisses corrodées de beats squelettiques et étouffés, son dernier "Machine" convoque autant les grands espaces introspectifs tissés sur l’erratique "Concrete Desert" (avec Dylan "EARTH " CARLSON) que son récent   "Fire", aux rythmes plus affirmés (et peuplé de guests de chois derrière le micro, ce qui n'est pas le cas ici). L’exercice de séclusion instrumentale révèle la vacuité menaçante larvée derrière ses boucles lancinantes. On pense à une version anémiée d’un SCORN passé au compteur Geiger. Ni réconfortant, ni vraiment excitant : "Machine" distille suffisamment de groove statique empoisonné gras pour anesthésier toute velléité. Parfait pour passer des journées grommeleuses à attendre le jour d’après, avachi dans son vieux canapé. 
 
C’est probablement ce canapé dangereusement douillet tissé avec The BUG sur un "In Blue" monocorde que Felicia CHEN (aka DIS FIG) aura délaissé : en quête de sensations plus contrastées,  En quête de sensations plus fortes, autant aller voir ce qui se passe sous la lumière blafarde de The BODY. Duo spécialisé dans des collaborations tous azimuts avec une attirance marquée pour des terrains (très) bruyants (on parle de THOU, BIG/BRAVE, FULL OF HELL… et UNIFORM), on en arrive à oublier qu’ils ont aussi produit d’excellents albums sous leur seul patronyme. Des albums pétris de bruits et de fureur synthétiques. Bonne pioche pour DIS FIG que d’avoir frappé à la porte des schizophrènes à capuche : la rencontre s’avère symbiotique, le matériau sonore produit à la fois dense, incandescent et cousu de velours noir anthracite. Simple juxtaposition d’univers respectifs, croisements de textures systématiquement granuleuses ou fusion abyssale ? La réponse est ouverte et permet surtout à Felicia CHEN de dévoiler pleinement son potentiel dans cet exercice cathartique aux accents incantatoires perturbés. Une navigation au signal brouillé dans des confins où les notions de bien, de mal ou encore de possible rédemption ont souvent tendance à faire corps commun. Un univers post-industriel le plus souvent gothique qui tend à se rapprocher du travail de LINGA IGNOTA pour les contemporain(e)s ou encore JARBOE & NEUROSIS… Voire du dernier PORTISHEAD pour cette machinerie implacable (le papier abrasif en option).

 

C’est après leur imparable "Long Walk" que UNIFORM aura croisé les démiurges et omniprésents The BODY dans ce long chemin de croix sur les genoux. Avec ces parrains tutélaires tout désignés, ils sortent alors un "Everything That Dies Someday Comes Back" définitif, claustrophobe et enragé. Mais loin de s’arrêter là, le groupe a choisi de laisser derrière lui cette formule en duo connotée indus et tribale pour fortement doper leur son à grand renfort de métal. En quintette cette fois, flanqué de 2 batteurs et le bassiste d’INTERPOL. Les thématiques chez UNIFORM n’ont jamais été des plus joyeuses, et cet album qui emprunte son nom à une célèbre marque de sanitaires (les Jacob Delafon version u.s…) nous colle le nez devant l’évidence : celle d’une cuvette de chiotte. On y parle du dégout de soi, d’addiction, de boulimie.  Leur sludge fielleux s’ouvre sur des injonctions presque militaires d’un Michael BERDAN aux hurlements de gorge toujours plus décharnés. Les martellements et grommellements convulsifs nous entrainent d’une traite sur une première plage de plus de 20 minutes. Férocement désespérée, cette lourdeur saturée expiatoire n’est pas sans rappeler du GODFLESH sur le fil émoussé d’un rasoir sur-vitaminé. Expérience punitive jusqu’au-boutiste qui pousse dont on ne ressort que terrassé ; ou accablé (si on en sort).
 

On navigue avec aisance dans un marigot d’eaux lourdes et saumâtres à arrière-goût tenace de cauchemar mécanique. Des œuvres pas vraiment en phase avec nos tentatives désespérées d’installer un cercle zen et harmonieux dans le cadre paisible de nos existences infra-ordinaires. Mais qui colle si bien à l’envers du décorum de notre contemporanéité sise au bord d’un abîme confortable. 

Ne resterait plus qu'un The BUG vs UNIFORM pour boucler cette spirale infernale ?



L'Un.

 

The BUG "Machine" (Relapse. 2024)

The Body & DIS FIG "Orchard is a Futile Heaven" (ThrillJockey. 2024)

UNIFORM "American Standard" (SacredBones. 2024)


 

mercredi 17 juillet 2024

SUMAC : The Healer

 "Il n'est aucune bête sur la terre dont la démence ne soit infiniment surpassée par celle de l'homme". (H. Melville)

 

 

« Sur un malentendu ça peut marcher »…. De beau matin en vélo, je pensais m’écouter une de ces productions easy-listening au kilomètre : de celles avec cette patine culturelle vaguement snob  dont John ZORN a le secret. A chacun ses plaisirs coupables, okay ? Erreur de sélection sur la playlist car dès les premiers égarements d’accords d'une basse massive et suspendue à des grondements de fûts en roue libre, je sentais bien que quelque chose clochait. Trop frontal et rocailleux pour sonner comme un quelconque avatar lissé du ZORN. Ou alors c’est exactement le chemin de croix qu’il aurait pu emprunter il y a une trentaine d’année. Oui : « aurait pu ».

Alors on met l’anecdote de côté, pleins gaz vers à l’ouest pour se frotter à ce putain de super power-trio aux looks de bucherons mal équarris. SUMAC, c’est un des projets d’Aaron TURNER, grand braillard barbu au pédigrée post-hardcore long comme ma manche de chemise (de bucheron) : ISIS, OLD MAN GLOOM ; l’excellent (feu) label Hydrahead aussi. Flanqué de 2 acolytes au passé tout aussi bruyant (Brian Cook, ex-BOTCH entre autres, et Nick Yacyshyn des méconnus et excellents BAPTISTS), le trio formé lorgne vers un sludge-rock expérimental aux structures rythmiques complexes qui n’exclue pas des interludes ambiants. Lenteur, lourdeur et pas mal d’introspection forcée à tourner sans cesse en volutes pour s’extirper de cette vallée de larmes. Consumés par le feu ? Certainement. Le trio resserré a mis tous ses voyants intimes au point homéostatique pour mieux se jeter à corps perdu. Vumètres des amplis dans le rouge pour cette longue transe cathartique de plus d’une heure. Alors ça doome, ça drone à tout va. Des stop & go puissants avec ces temps d’arrêt sur des arpèges en lignes claires avant de replonger dans le chaudron métallique, voire des digressions franchement free. Au cœur de ce maelstrom sonique se dessinent de longs et amples mouvements, superbement servis par une production aérée. Les méandres dessinés à la hache obéissent aux connexions synaptiques subtilement établies entre les 3 protagonistes : impression de naviguer à vue entre écriture, improvisation et symbiose, où chaque instrument occupe pleinement l’espace sans effacer l’autre. The Healer est un objet (très) erratique aux textures et dynamiques variées. Un rollercoaster émotionnel, ou un bateau ivre noyé dans une lutte contre un léviathan intime. L’immersion est totale mais (très) exigeante, le malaise est prégnant et libératoire.

 

 

L'Un.

 

SUMAC : "The Healer (ThrillJockey. 2024)

 

mardi 20 février 2024

EYE FLYS "s/t"

"Où ça nous mène, la folie des hommes. On court tout droit à notre perte." (La Classe Américaine)

 

 

Avec sa ligne éditoriale à la fois pointue et ouverte, le label Thrill Jockey n’a jamais renâclé à proposer dans son catalogue des musiques « extrêmes » même si ce n’est pas forcément inscrit dans son ADN originel. C’est comme ça qu’au milieu de trucs avant-gardistes, électro IDM ou post-machin on peut y trouver le trash débile (et sans solo) des excellents OOZING WOUND, BUMMER, les lourdeurs (post-….) hardcore de PELICAN ou encore le black-metal trendy des newyorkais de LITURGY. Du coup avec les scories purulentes du dernier EYE FLYS, on n’a pas à craindre une quelconque erreur d’aiguillage : l’auditeur avisé qui sommeille en nous sait par avance que la qualité sera au rendez-vous. Et avec son noise-rock rampant et régressif, le groupe comme échappé d’un cauchemar mécanique ne dénote en rien. Mais dissone. Racle. Et inquiète. Alors certes, rien de nouveau sous les horizons du bruit blanc, la formule a été rodée et élimée depuis longtemps, avec des trucs puissants comme UNSANE ou n’importe quel groupe du label Amphetamine Reptile régnant sans partage au milieu des faux-prophètes depuis quelques décennies. EYE FLYS reprend les rênes et son bâton de pèlerin à la suite, à prêcher son blues tout en profanes sursaturations. Alors oui, sans surprise ça sue, ça saigne et ça bastonne mid-tempo alourdi. Frontaux, les assauts sonores baignent dans ce bain d’huile mécanique du moteur diesel en rodage. Plutôt étonnant cet exercice de lenteur au vu du background plutôt agité des gars (FULL of HELL, TRIAC ou BACKSLIDERS).  Probablement un prétexte pour une réunion d’arrière-cour entre potes histoire de savourer ensemble une tartine de verre pilé et quelques shots de liqueur amère pour faire passer. Attention toute particulière pour le chanteur à qui on hésite entre l’adresse d’un bon oto-rhino ou quelques séances de psychothérapie phase terminale. Et ainsi va la vie, à régurgiter sa bile, son mal-être face au constat toujours plus affligeant d’un monde qui part à vau l’eau… Alors ouais, tout ça on l’a déjà entendu et ressassé, et c’est pas cet album éponyme et bien resserré qui va changer la face du monde. A l’ouest des tropiques enfumés, rien de bien nouveau… Mais dans la catégorie grands braillards au cœur lourd, si par un heureux hasard vous cherchiez encore le chainon manquant entre HAWKS et les vieux misanthropes d’EYEHATEGOD, le charme vicié et hargneux d’EYE FLYS pourrait combler tous vos espoirs meurtris et frustrés. Pour notre part, on aura rempli notre quota de musique agressive pour cette année du Dragon.

 

L'Un.

EYE FLYS : "s/t" (ThrillJockey. 2023)