lundi 7 novembre 2022

MAMALEEK : Diner Coffee

"Dans la nuit absolue de la réclusion, la bouche et les yeux ne font plus qu'un organe qui déchiquette l'air de ses dents transparentes... mais les organes perdent toute constance, qu'il s'agisse de leur emplacement ou de leur fonction... des organes sexuels apparaissent un peu partout... des anus jaillissent, s'ouvrent pour déféquer puis se referment... l'organisme tout entier change de texture et de couleur, variations allotropiques réglées au dixième de seconde..." (William Burroughs)

 

La scène de San Francisco est habituée à nous produire toute une myriade de groupes un peu frapadingues, de Chrome à Flipper, en passant par Oxbow, les Dead Kennedys aussi, ou plus récemment Deerhoof... Et Mamaleek pose ses grosses papattes dans le marbre de cette glorieuse et brinquebalante lignée, tels les rejetons cachés d’un inspecteur Harry sous l’emprise de la Villageoise Margnat… Pour se donner une idée du maelstrom dans lequel on prend pied, il suffit de se référer à la chronique de leur « Come and see ». Tout est là et on va pas réinventer la poudre ; eux non plus d’ailleurs, sur ce Diner Coffee qui reprend leurs vitupérations là où elles s’étaient arrêtées sur le précédent. Il est vrai que dans leurs débuts, la tendance affichait plutôt un black metal forcené de belle facture. Mais le temps et la sagesse aidant aplanissent le cauchemar séminal des débuts (jetez quand même une oreille sur Fever Dream), et Mamaleek a emprunté la voie plus ou moins balisée des dissonances d’un rock noisy et rocailleux à souhait. Chacun son chemin de croix dans cette vallée de larmes, et au final les craintes de voir le groupe verser dans le mainstream s’estompent aussi sûrement que les musiciens continuent d’opérer dans l’anonymat derrière leurs cagoules en forme de sac de patates…. L’album démarre avec un rideau d’éclats de rire sardoniques, entre nef des fous ou un dernier banquet. Le ton est donné et l’expérience s’annonce déjà amère et grinçante, que les passages soient tout de retenue feutrée ou explosent dans une orgie de grognements exutoires. L’inconfort est de mise, à attendre le pire à venir, surtout pendant les passages les plus déliés au groove délicieusement jazzy. Et l’équilibre est parfaitement maitrisé dans cette mise en place ou soufflent le chaud et le froid jusqu’au paroxysme en forme de point de rupture avec le Wharf Rats in the Moonlight. Ce serait presque cliché de dire que Mamaleek est au sommet de son art ; et malvenu vu que les albums se succèdent pour ne finalement ne pas se ressembler, suivant cette ligne aléatoire et casse-gueule d’une exploration qui débouche sur des horizons au terreau instable dont personne ne sait si on s’en sortira vraiment entier. Car quelque soit son incarnation, de la plus radicale à la plus accessible (comme avec notre Diner Coffee…), Mamaleek reste un groupe de bêtes de scène qui vous crache à la gueule sa passion, sa rage et ses doutes. Un groupe qui a fait de son introspection le moteur de sa confrontation permanente. Alors venez et voyez : pour le reste, on en discutera autour d’un café après diner….

 

L'Un.

MAMALEEK : "Diner Coffee (TheFlesenr. 2022)


lundi 17 octobre 2022

Oren AMBARCHI : "Ghosted"

Jamais mon esprit, estant tousjours en transe aux escoutes de l'advenir pour le regard du bien public, n'a jeté ceste crainte arriere de soi , (Amyot, P. Aem)

 

Toujours à graviter autour des petits écosystèmes fermés que sont l’improvisation radicale et l’avant-garde qui va avec, classieux, discret et vaguement obsessionnel, Oren Ambarchi ne cesse de faire exploser les cadres musicaux qu’il approche. Avec une certaine appétence pour les schémas répétitifs utilisés comme puissant sédatif ou autre psychotrope. La formation sur Ghosted a tout du trio de jazz conventionnel, pensez donc : la contrebasse de Johan Berthling, la batterie d’Andreas Werliin, et la guitare d’Ambarchi. Ce trio formé n‘en est pas à sa première expérience, ayant eu l’occasion de croiser le fer en 2019 lors des sessions live du projet Hubris, dans une veine plus radicale mais tout aussi hypnotique que le tranquille Ghosted qui nous intéresse : là, on part dans des terrains familiers et chaleureux à faire tourner lentement des petits patterns rythmiques en mode ternaire. Un groove syncopé s’installe dès la première partie, laissant la guitare trafiquée se poser en longs trémolos aux formes fuyantes. Les morceaux suivants sont construits à l’identique, le lead de ces petits patterns rythmiques étant assuré alternativement par la contrebasse (ou basse dans le 2° morceau) ou les percussions. La solidité de ces structures musclées aux subtiles variations donne libre court à Ambarchi de passer ses échos de guitares dans la moulinette d’une cabine Leslie…Histoire de faire imploser le cadre… Avec des accents d'ethno-jazz, de doom jazz, de musique sérielle même, les quatre morceaux délivrent une musique de trio solide et chaleureuse où l’improvisation avance par touches subtiles et graduelles. 

 

L'Un.

Oren AMBARCHI "Ghosted" (DragCity. 2022)

dimanche 2 octobre 2022

Mathias DELPLANQUE : O Seuil

"La fin du monde est un concept sans avenir" (Paul Virilio)

 

On va pas se le cacher : il était attendu depuis un sacré moment, le nouveau Delplanque solo ! Petit moment de réjouissance en soi et trépignements d’impatience avant même de le jouer sur la platine. Il en va de ces sorciers du son dont la musique tisse des écheveaux qui rentrent en résonance directe avec la partie la plus enfouie de votre cerveau reptilien… Après la verticalité de Chutes, ou un Drachen tout en frémissements statiques, la question est de savoir où positionner O Seuil et sa pochette à la verdure intrigante. O Seuil de quoi déjà ? De nos attentes les plus folles ? D’une dislocation imminente, de la fin de la corne d’Abondance (oui oui, ça on sait…) ? Ou encore d’une nouvelle direction que Mathias nous inviterait à emprunter ensemble, en le franchissant ce seuil, comme tapi à l’orée d’une forêt périurbaine (?)… Ah ah, probablement un peu de ça, et un peu de tout le reste. Car si les choses semblent se caler d’une manière qui nous semblerait presque coutumière sur les premières secondes de O Seuil #1, on sent un glissement s’installer dans le modus operandi avec cette note pulsative rampante qui ne nous lâchera plus au fil des morceaux, évoluant vers des figures rythmiques plus ou moins hypnotiques. Au fur et à mesure s’invitent dans cet étrange carrousel ces lignes mélodiques lointaines et hantées. Elles proviennent d’un instrumentarium que l’on ne connaissait pas chez Mathias Delplanque. Pas forcément identifiées, elles prennent place  sur ce tapis de frémissements sonores strictement contrôlés auxquels le compositeur nous avait habitués. La direction empruntée oscille entre un post-rock diaphane et un doom étrangement solennel, entachée par les vieilles habitudes de parasitages électroacoustiques. Des  field-recordings comme en contrepoint espiègles parcourent certains morceaux renforçant cette lancinante sensation d’une proximité en léger décalage. Disque aux titres éponymes qui se consomme comme un long travelling sonore d’une bande-son statique et empesée. Et on tient peut-être là une partie de notre réponse : après les précédent Chutes et Drachen donc, O Seuil s’inscrit dans un ample mouvement panoramique, réponse dystopique aux angoisses qui nourrissent notre époque et nous taraudent. Mais Mathias Delplanque le fait avec une maitrise et une élégance qui restent là son véritable savoir-faire.

 

L'Un.

Mathias DELPLANQUE : "O Seuil" (Ici, d'Ailleurs. 2022)