mercredi 24 juin 2020

Clément EDOUARD : Dix Ailes


Peut-être qu'à trop regarder l'homme finit par ne plus écouter. 
Et l'œil, devenu “le promeneur solitaire” n'a d'oreilles que pour ce qui l'agresse." (Bernard Parmegiani).


Premièrement pour cette chronique, se passer des termes comme « expérience », par trop repris dans la novlangue marketing actuelle. Mais aussi des qualificatifs comme « organique » ou « immersif », qu’une industrie de la chronique musicale en panne d’inspiration (mea culpa…) use et abuse histoire de combler des concepts creux à défaut de note véritablement bleue.
On appliquera ici avec une infinie délicatesse des termes désuets comme « vibratoire », « gracile », et d’évoquer la pression acoustique ; le silence aussi, sur lequel les réverbérations d’un lieu viennent s’étioler tout en légèreté.
Méditation en eaux apaisées, le formidable travail de Clément Edouard vient se nicher entre le concept de l’ambient tel que définit par Eno et une musique minimale qui mélangerait ses strates diaphanes avec son environnement direct et sensible. Deux voix épurées, quelques percussions et une électronique embarquée qui s’efface passées les masses en résonances dissonantes de l’introductif Antic Spell.
Pour s’attaquer à cette colonne d’air décompressé, plutôt que de rabâcher, mieux vaut s’atteler à une écoute attentive que ce soit avec un casque, un système haute-fidélité (on oublie les enceintes wifi, hein), dans une déambulation champêtre ou bien confortablement calé dans son fauteuil dédié.
Pour le reste, un verre d’eau fraiche fera l’affaire, le chant des oiseaux pour compagnons de route.


L'Un.

 

lundi 11 mai 2020

Thomas KONER : "Motus"


«  Ne vous trompez pas, c’est à nous de transformer ce bordel en happy end » (Olivier Norek)


"C'est en faisant la musique que tu la ressens, finalement c'est la musique qui te donne un sens, plus que toi qui donne un sens à la musique." (David Guetta)


Si les débuts de la carrière solo de Thomas Koner se confortent dans une électro glaciale et parfois presque figée, ses albums suivants, de la trempe d’un Tiento de la Nieves, Tiento de la Luz ou la Barca, combleront plus les oreilles avides d’une ambient de confins. Les deux premiers titres avec cette approche jusqu’auboutiste d’une pulsation irradiée et décharnée, le dernier pour une contemplation distante et feutrée du voyage interurbain. Avec la réactivation du mythique label allemand Mille Plateaux, son tout  dernier album continue de dérouler ce fil exploratoire abstrait et exigeant.
Ses interrogations le portent sur la redéfinition d’une musique pour dancefloors utopiques, abolis de toute norme ou repères spaciaux. Fusion extatique du rythme et du son ramenés à leurs matières initiales avec les éléments environnants pour une rave symbiotique et charnelle. Derrière ce bouillonnement continu de matières, Thomas Koner cherche à appréhender son insaisissable note bleue vibratile, diffractée dans un ralenti strobocopique. Avec cette économie de moyen parfaitement maitrisée, il donne là une possible suite épurée à ce qui alimentait déjà son « Biokinetics »  dans les années 90's (au sein du duo Porter Ricks). Des similitudes formelles très fortes avec les travaux de Lee Gamble aussi (je pense à « Koch »), ce dernier cependant, revisitant les souvenirs de cette période idéalisée de la culture rave naissante. Thomas Koner opte lui pour un saut dans le vide rempli d’espoirs qui se verraient transcendés par cette pulsation tribale austère et continue, qui se développe  à l’infini dans les brumes amplifiées. 


L'Un.


Thomas KONER "Motus" (MillePlateaux. 2020) 


lundi 27 avril 2020

Helen MONEY : Atomic



"Il n'y a pas de Dieu. - Non ? - Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes." 
(McCarthy; La Route)

Entrée au cœur de la matière sombre avec cet opus climatique qui suit une ligne d’une continuité à la fois fragile et charnue. A l’instar de Hildur Guðnadóttir, le monde d’Helen Money (a.k.a Alison Chesley dans la vie civile) tourne autour des striations granulées d’un violoncelle aux soliloques amplifiés.
Dans une volonté affirmée de dépassement et d’introspection, l’artiste surmonte posément un deuil déchirant et son corollaire de doutes, d’angoisses et d’interrogations et prend au passage quelques distances avec les musiques metal qui l’avaient jusqu’alors souvent influencée sur les précédents Arriving Angels ou autre Become Zero.     
Il y a chez  Alison Chesley cette obsession de sculpter le son autour du violoncelle central avec de fines strates d’arrangements complexes (avec du du modulaire, quelques touches de batterie…), sans pour autant perdre de vue la notion de dénuement, thème central de l’album : les cordes, qu’elles soient frottées, jouées au doigt ou sur-amplifiées,  restent tangibles.  Entre néo-classique, dark-folk ou avant-garde, les palettes aux ambiances cotonneuses se télescopent sur ces onze compos au fil desquelles le rythme s’efface le plus souvent pour la pulsation feutrée, voire de longs drones noyés dans une brume de particules. Cinématique jusqu’au bout dans cette granularité épaisse, Atomic est la bande-son idoine pour un de ces films crépusculaires  aux lendemains qui ne chanteront jamais.                                                                                                                                                    


L'Un.

Helen Money : "Atomic" (ThrillJockey. 2020)