Cette impression tenace de tenir quelque chose de trop poisseux entre
mes doigts le jour où je l’ai acheté. Quelques écoutes plus loin et pas encore
prêt à affronter cette coulée de lave au ralenti, de le ramener vite fait au
disquaire du coin (un peu comme avec le premier Eyehategod…). Pour le racheter
une fois la stupeur et la confusion initiales balayées… Cet été là, Vae Solis
est devenu le compagnon, idéal sur ma platine pour se coltiner 3 ou 4 bouquins
de ce vieux réac’ d’Ellroy…
Mettons tout de suite
les choses au point : le concept de « fusion », aura peut-être
trop souvent imprégné les courants musicaux émergents des funestes années 90’s.
Mais les régurgitations métalliques de ce premier Scorn se situent probablement
trop bas dans le spectre des fréquences pour rentrer dans les radars de ce
genre putassier. Ce duo de forcené
transfuge de la première incarnation de Napalm Death aura troqué les vertiges d’un
grindcore séminal pour sérieusement enfoncer la pédale de frein sous
sédatifs : la sortie de route est inévitable. Pour driver les machines, samples
et la basse, Mick Harris et Nick Bullen se sont offerts les services d’un autre
transfuge du Napalm Death originel pour les parties de guitare plombée…. Un certain
Justin K. Broadrick, celui qui était parti monter le Godflesh de son côté. La
boucle vaguement incestueuse est bouclée et le groupe peut commencer à déployer
son cauchemar éveillé au ralenti. Les premiers morceaux (« Hit », « Spasms »…)
restent encore ancrés dans le métal de leurs origines, délivrant une sorte de sludge-metal
anémié et atonal. Pivot central de l’album, « Deep in Eaten Over and Over »
nous offre une plongée claustrophobe dans les affres d’une déréliction sans fin. La suite s’allège
et se teinte de techniques dub à grand renforts de samples et d’effets de
larsen pour finir par se perdre dans les éthers païens d’une ambient glaciale à
l’angoisse palpable avec ce « Still Life » qui clôture l’album comme
on referme une chape de plomb. Je m’obstine encore à
penser que Vae Solis aura influencé tout ce qui s’est produit par la suite dans
les marges sombres du métal voire de l’indus, sans en être certain au final, ce
brulot étant restésans réelle postérité. Dans la discographie
même de Scorn, les albums suivants resteront de faibles équivalents, jusqu’au
départ de Nick Bullen qui laissera alors les coudées franches à un Mick Harrris
paré pour de longues apnées isolationnistes. Mais c’est là une toute autre
histoire dont le chaos en expansion permanente se prolonge maintenant depuis plus de 25
ans et une flopée d'albums mutants…
Ce putain de son. Des oreilles qui n’en finissent pas de saigner près
d’une trentaine d’années plus tard.Avec
la mention « ex-membres de Napalm Death » les flyers appâtaient un
chaland alors ivre d’une musique alors toujours plus rapide, plus extrême. Audience
hébétée. Des oreilles incrédules qui vacillaient sous une rythmique de plomb et
ce mur de larsen. Une performance monolithique qui aura définitivement modifié
mon approche jusqu’alors plutôt basique de la musique, confronté à quelque
chose d’atonal, frontal et sans trop de concession (pour l’époque).
Alors oui ok d’accord,
le premier Godflesh ressemble plus à un discret coup d’essai si on le compare à
l’indépassable rouleau compresseur du Streetcleaner qui lui succèdera. Mais avec
ce premier Godflesh,tous les éléments
quiferont ou déferont le son et la
chair du groupe sont déjà alignés. Le duo de Birmingham est paré à faire
déferler sur un monde encore naïf son « avalanche (..Master Song »)
de guitares pitchées et de rythmiques martiales en pilotage semi-automatique.
Avec « Spinbender », les fréquences malignes des infra-basses
distordues se chargeront de parachever ce travail d’exécution dans les règles. Dans un mouvement rampant de syncope maitrisée, Godflesh vous prend aux tripes
avec la détermination lucide d’un zélote, tandis que la définition de la musique "métal"
jusque là assez orthodoxe en prend un sacré coup à s’hybrider de la sorte. Les
influences sont multiples et se superposent en strates épaisses et
sur-saturées : on pense à Killing Joke, l'indus deThrobbing Gristle, mais aussi à du
dub ou de la musique électronique (qui imprégneront dans des
proportions variablesles albums
suivants). Mais l’hypnotique« Wound »
et ses transes de larsens technoides en boucles n’auront pas vraiment de filiation
directe dans la carrière de Godflesh, tout comme le nauséabond « Streetcleaner
2 » qui se perd dans des ambiances oppressantes de caniveau (qui
lorgneraient presque vers la misanthropie de l’acolyte Scorn). Ces deux derniers
brûlots abrupts (qui ne figuraient pas dans l’édition originale) connaitront
une suite dans les indénombrables side-projects
de Justin K. Broadrick. Par la suite, le duo versera parfois dans des
expérimentations abrasives et mutantes, sans néanmoins réellement s’éloigner
des canons gravés dans le marbre surchauffé de cet album éponyme. La formule
est restée simple : Godflesh se contente de décliner les mille et une
méthodes extatiques d'une interminable strangulation sonique.
"Inability is often
the mother of restriction, and restriction is the great mother of inventive
performance". (Holger CZUKAY)
Landed… Il y avait
cette étiquette « classique à petits prix » collée sur le boitier du
cd. Non content d’avoir flingué le réseau disquaires indépendants et contribué
à l’essor du Compact Disc avec son format aseptisé, l’agitateur culturel de
l’époque écoulait déjà ses stocks de vielles merdes à des prix qui achevaient
de porter le coup de grâce à l’industrie du vinyle chancelant. CAN,
donc… Je n’ai jamais su pourquoi j’avais acheté ce disque dont je n’avais
jamais entendu parler. Certainement pas pour la pochette. C’était l’été du bac,
le monde devant soi, quelques excès à rattraper, et une sérieuse playlist à
constituer avant de se tirer au bord de l’océan. Et Landed restera cet album au
psychédélisme bizarroïde qu’on se passait à la belle étoile dans les dunes,
vaguement perchés, avec le Umma Gumma des Floyd, la bossa de Joao Gilberto,
Mingus, Rollins (Sonny, pas Henry…), Descendents et les Bad Brains.
Loin de la cohérence du quartet gagnant Tago Mago, Ege Bamyasi, Soon
Over Babaluma ou Future Days, la mauvaise pratique assumée des allemands qui
consiste à amalgamer les titres disparates, rapproche Landed des inégaux Delay,
Flow Motion ou Saw Delight. On est plus dans l’exercice
d’archivage, la documentation d’une période donnée que dans celui de l’album
proprement dit. Pourtant, cette fois-ci, CAN s’était donné les moyens de ses
ambitions avec une production en qualité 16 pistes (les premiers
enregistrements pourtant légendaires étaient bricolés sur des 2 pistes). Mais
ce n’est pas pour autant qu’on retrouvera ce rock minimaliste et expérimental,
cette pulsation funky décharnée qui ont fait leur succès. Là, on verse dans une
débauche d’arpèges de synthés et de solos de guitares imbriqués, et ce ne sont plus
les voix habitées d’un Malcolm Mooney ou de Damo Suzuki qui apporteront le
grain de folie douce des débuts. Le swing acide de l’inaugural Full Moon on the
Highway garde encore l’empreinte de ces frasques passées, mais les morceaux
suivants délivrent de longues digressions parfois boursouflées d’un space rock
trop virtuose (même si Hunter & Collectors réunit tous les éléments du
tube…). Puis le sympathique Red Hot Indians s’invite en contrepoint incongru
avec son ethno-pop jazz lumineuse. Si les impros sombres et rituelles en forme de mauvais
trip d’Unfinished, achèveront de faire voler en éclat toute homogénéité
possible au disque, elles nous rappellent l’ADN bidouilleur et profondément expérimental
du groupe. Bon ou mauvais, un
album de CAN ne se discute pas : leur influence de toute façon n’a cessé
de se bonifier avec le temps. On vient piocher dans leur discographie pour se
constituer son propre itinéraire CANesque. Les générations de musiciens et
auditeurs avertis se succèdent, et tout le monde, de la techno à l’ambient ou
la pop la plus trafiquée, peut se revendiquer sans complexe de leur héritage à la polyrythmie en
expansion permanente.