lundi 5 octobre 2020

disco secrète de l'Un 6/10 : CAN "Landed"

 "Inability is often the mother of restriction, and restriction is the great mother of inventive performance". (Holger CZUKAY)

 

Landed… Il y avait cette étiquette « classique à petits prix » collée sur le boitier du cd. Non content d’avoir flingué le réseau disquaires indépendants et contribué à l’essor du Compact Disc avec son format aseptisé, l’agitateur culturel de l’époque écoulait déjà ses stocks de vielles merdes à des prix qui achevaient de porter le coup de grâce à l’industrie du vinyle chancelant. CAN, donc… Je n’ai jamais su pourquoi j’avais acheté ce disque dont je n’avais jamais entendu parler. Certainement pas pour la pochette. C’était l’été du bac, le monde devant soi, quelques excès à rattraper, et une sérieuse playlist à constituer avant de se tirer au bord de l’océan. Et Landed restera cet album au psychédélisme bizarroïde qu’on se passait à la belle étoile dans les dunes, vaguement perchés, avec le Umma Gumma des Floyd, la bossa de Joao Gilberto, Mingus, Rollins (Sonny, pas Henry…), Descendents et les Bad Brains.

Loin de la cohérence du quartet gagnant Tago Mago, Ege Bamyasi, Soon Over Babaluma ou Future Days, la mauvaise pratique assumée des allemands qui consiste à amalgamer les titres disparates, rapproche Landed des inégaux Delay, Flow Motion ou Saw Delight. On est plus dans l’exercice d’archivage, la documentation d’une période donnée que dans celui de l’album proprement dit. Pourtant, cette fois-ci, CAN s’était donné les moyens de ses ambitions avec une production en qualité 16 pistes (les premiers enregistrements pourtant légendaires étaient bricolés sur des 2 pistes). Mais ce n’est pas pour autant qu’on retrouvera ce rock minimaliste et expérimental, cette pulsation funky décharnée qui ont fait leur succès. Là, on verse dans une débauche d’arpèges de synthés et de solos de guitares imbriqués, et ce ne sont plus les voix habitées d’un Malcolm Mooney ou de Damo Suzuki qui apporteront le grain de folie douce des débuts. Le swing acide de l’inaugural Full Moon on the Highway garde encore l’empreinte de ces frasques passées, mais les morceaux suivants délivrent de longues digressions parfois boursouflées d’un space rock trop virtuose (même si Hunter & Collectors réunit tous les éléments du tube…). Puis le sympathique Red Hot Indians s’invite en contrepoint incongru avec son ethno-pop jazz lumineuse. Si les  impros sombres et rituelles en forme de mauvais trip d’Unfinished, achèveront de faire voler en éclat toute homogénéité possible au disque, elles nous rappellent l’ADN bidouilleur et profondément expérimental du groupe. Bon ou mauvais, un album de CAN ne se discute pas : leur influence de toute façon n’a cessé de se bonifier avec le temps. On vient piocher dans leur discographie pour se constituer son propre itinéraire CANesque. Les générations de musiciens et auditeurs avertis se succèdent, et tout le monde, de la techno à l’ambient ou la pop la plus trafiquée, peut se revendiquer sans complexe de leur héritage à la polyrythmie en expansion permanente.

 

L’Un.

CAN "Landed (EMI Electrola. 1975)

jeudi 24 septembre 2020

disco secrète de l'Un (5/10) : EINSTUERZENDE NEUBAUTEN "Haus der Lüge"

 (prononcer [ˈaɪnˌʃtʏɐt͡səndə ˈnɔʏˌbaʊtən] )

L’année du bac, un pote avisé me refile une cassette d’un groupe allemand « qui fait de la musique avec des bouts de métal, sonorise les caddies, des ressorts et des tubes en plomb » ; pendant ce temps-là à l’ouest, rien de nouveau. Une aubaine pour continuer à emprunter des chemins de traverses, qui plus est affranchis de l’idiome dominant du rock à l’anglo-saxonne. Disque de chevet, « cette année là », dont la chanson éponyme aux textes structurés aura été intégrée à la liste de textes pour l’oral d’allemand (mais l’examinateur et ses sandales en cuir et barbe mal taillée m’ont orienté sur un pamphlet socio-écologique qui excitait déjà terriblement les habitants d’outre-Rhin…). 

 

En 1989, Haus der Lüge est déjà le 5° album à l’actif des bruitistes berlinois d’Einstürzende Neubauten qui aura passé près d’une décennie à décliner sombrement l’art de torturer les oreilles et la psyché de l’auditeur tout en lui accordant un aperçu vers des contrées industrielles chaotiques guère explorées jusque-là. Avec cet opus, le groupe amorce un virage mélodique qui, même s’il pointait son nez par touches éparses auparavant, annonce cette fois-ci clairement les trois décennies à venir. Et le grandiloquent Prolog donne le ton, grandiloquent et probablement autoparodique avec ce titre en forme de manifeste : Einstürzende est de retour, l’affirme, même si au fil des morceaux c’est surtout la personnalité de Blixa Bargeld qui prend le dessus. Que ce soit dans un allemand guttural sachant flirter avec la scansion rap sur le prophétique Haus der Lüge, ou avec cette théâtralité toute affectée sur l’œdipien et épuré Stuhl in der Hölle. Mais le groupe innove aussi, épousant l’air du temps, à inviter les techniques de sampling (voire des synthés sur le désuet Feurio aux accents EBM) dans le mix. Les perceuses à trépaner et autres métaux fracassés restent une matière brute à transformer, mais ce sera désormais de manière moins frontale (même si on peut considérer que «Fünf Auf Der Nach Oben Offenen Richterskala» avait créé un précédent)…

Si cet album charnière dans la carrière de ces énergumènes (!) en mouvement perpétuel peut sembler un peu daté, il reste la porte d’entrée idéale pour se frotter à la radicalité de leurs débuts ou se projeter dans les diverses incarnations esthétiques (parfois boursouflées et très éloignées du magma originel) qui se succéderont jusqu’au « Alles in Allem » tout juste paru. Cette créativité ouverte aux vents contraires couplée à ce sens du rythme acéré, relèvent d’une idiosyncrasie sans faille. Einstürzende Neubauten reste un groupe parmi les plus originaux de ces 40 dernières années, qui, à défaut d’être véritablement influent, aura surtout réussi à se renouveler au fil d'un temps parallèle et étranger, tout en conservant cet ADN en acier trempé et ce sens d’un blues tout berlinois, copieusement imbibé de vodka et de speed; histoire de nourrir les égos au sein du groupe...


L'Un.

 

EINSTURZENDE NEUBAUTEN "Haus der Lüge" (SomeBizarre. 1989)

 

dimanche 30 août 2020

Disco secrète de l"Un 4/10 : Touch & Go"s "God's Favourite Dog"

  « dans le regard de ce chien, j’ai vu toute la paix et la sérénité dont je serais privé en traversant le Texas avec ces psychopathes »      -       ("Kramer", cité dans "Our band could be your life' sur les Butthole Surfers)

 


Porte d’entrée sur le catalogue abrasif d’un des labels phare qui régnait sur le petit monde indépendant des années 80’s, cette compilation du label Touch & Go nous propose 5 groupes en 10 titres, pour une ballade flippée dans une Amérique qui se craquelle lentement sous le vernis poli des années Reagan… L’agression permanente, lente et vicieuse était la marque de fabrique de ce label lorsque pleins se perdaient dans les affres hardcore d’une musique toujours plus rapide et bornée. 

Pas étonnant de retrouver réunis les poids lourds d’une noise alors en pleine ébullition ; à commencer par ces frapadingues de BUTTHOLE SURFERS qui oscillent entre grommellements tribaux et musique pour mariachis périurbains déprimés. Ou les inoxydables BIG BLACK, sarcasmes, et guitares anguleuses au rendez-vous. Et cette voix qui suinte la folie… la basse granuleuse : SCRATCH ACID, le premier groupe de David Yow et Sims qui formeront par la suite The Jesus Lizard. Si HOSE dispense un rock convenu et sympathique (avec cette petite reprise bien sentie des Zep’), KILDOZER propose l’hymne au ralenti de cette compile, avec le massacre dans les règles de Sweet Home Alabama (ndlr : à l’époque j’ignorais que c’était une reprise…). Les 2 performances d’un duo beuglements + feedbacks désaccordées bien nommé HAPPY FLOWERS apportent à l’ensemble cette indispensable caution morale cathartique et arty (…). 

O.K, très peu écouté depuis plus de 33 ans, le vinyle s’écorne bien sagement dans ma discothèque coincé entre un vieux Bowie fadasse et un album solo de Johnny loser Thunders. Mais plus que sur le genre « noise-rock » proprement dit et une époque imprévisible, et sur amplifiée… et révolue, cette compilation obscure m’aura surtout permis d’être en mesure par la suite, de me frotter sans complexe sur des trucs toujours plus lourds, toujours plus balaises, toujours plus oppressants : Flipper, Godflesh, Pussy Galore, Brainbombs. Les chiens ne font pas des chats.

 

 L'Un.

 God's Favourite Dog (Touch & Go. 1986)