mardi 5 février 2019

Lance AUSTIN OLSEN "Dark Heart"


"Le large était barré par un banc de nuages noirs, et le tranquille chemin d’eau qui mène aux derniers confins de la terre coulait sombre sous un ciel couvert – semblait mener au cœur d’immenses ténèbres". - Josef Conrad



 L’artiste et musicien canadien Lance Austin Olsen nous propose 4 ses de compositions toutes nimbées de mystère, qui semblent relever autant de l’écriture en temps réel que de la performance plastique. De longues pièces aux contours indéfinissables et une mise en relief des plus organiques, application pratique des théories de l’artiste, et de quelques autres, non moins sérieuses, héritées des préceptes cagiens. 
A l’exception peut-être du premier morceau, la sereine confusion des sources sonores imbriquées lèvera difficilement un pan de voile sur ces étranges pérégrinations incantatoires auxquelles nous sommes conviés, puis  happés sans autres repères et limites que nos yeux fermés. Larges aplats de masses aux fuyants fuligineux, contrastes de textures et de tensions en pointillés, la frontière entre le détail et l’ensemble est soigneusement entretenue. D’oublier toute démarche rituelle : on s’oriente là davantage vers une dissection méthodique de l’instant sonore.

Avec Dark Heart, on n’approchera peut-être pas encore le cœur intangible des ténèbres, mais on pourra toujours se sentir flotter sur ses marges nébuleuses, enveloppé dans un théâtre de sombres manipulations parfaitement agencées.


L’Un.

Lance Austin Olsen "Dark Heart" (AnotherTimbre. 2018)



mercredi 2 janvier 2019

BUNUEL The Easy Way Out


Las d’un Oxbow s’affinant avec le temps certes, mais avec  un album tous les 6-7 ans, notre proverbial chanteur sous stéroïdes  a remisé le micro dans son slip pour offrir ses talents controversés au sein d’un combo  transalpin d’agités du manche. L’envie d’aller distiller son blues de partouzeur ainsi que ses coups de tatanes quelque part  ailleurs, et de se confronter à des partenaires en crime aux propos plus qu’affutés. Et l’inaugural "Boys to Men" définit d’emblée le cadre décalé, le combo flirtant dangereusement sur les traces suintantes et malsaines d’un Oxbow période Serenade in Red – An Evil Heat , s’affranchissant par la suite de cette filiation restrictive. Bunuel, c’est peut-être pour Eugene Robinson le moyen de satisfaire ses tendances schizophrènes, surfant entre cette volonté affichée d’embourgeoisement  des derniers Oxbow, et celle toujours enfouie dans ses tripes d’en découdre avec à peu près tout et n’importe quoi; à commencer par lui-même. Et Buñuel lui offre cette fuite en arrière régressive qui n’a de bornes que la qualité d’exécution du combo italien : une noise inventive au propos sec, vif et acéré, bien plus à l’aise dans la rapidité et la syncope que dans un tourbillon rampant de riffs en fusion. La dichotomie efface la troublante ressemblance avec le monstre pré-cité. Cette géométrie nouvelle à structure nerveuse opère à merveille et supporte pleinement la personnalité envahissante de son lutteur-vocaliste. C’est en fait la deuxième collaboration du groupe ; si l’initial Happy Hour pouvait laisser penser à un one-shot  purement récréatif,  l’essai transformé de The Easy Way Out n’emprunte  pas vraiment la bretelle de sortie vers des territoires apaisés.


L'Un.

BUNUEL The Easy Way Out (LaTempestaInternational. 2018)




samedi 8 décembre 2018

St FRANCIS DUO "peacemaker assembly"


"quand nous retrouver réunies, dans tonnerre et éclairs, ou pluies ?"
(W. Shakespeare)

Au commencement était le Verbe.
Mais plus probablement le Son.
Bruit du Bruit.
Et ces gars-là s’en accommodent tout à fait…
De  ces collaborations antinomiques qui n’ont de cesse de redéfinir la triangulation du duo dans le petit monde de la chose improvisée (on l’a déjà évoqué, le point de départ se situant arbitrairement avec le soprano de Coltrane et les fûts de Rashied Ali. Entre, il y a bien dû y avoir le rouleau compresseur Sonny Sharrock).
Ce n’est certainement pas ici qu’on va retracer la bio bourdonnante de Stephen O’ Malley, producteur et guitariste encapuchonné, sans pour autant être reclus, qui a su reculer et mélanger  les frontières et genres à priori hermétiques. Que ce soit avec les messes vibrantes et métalliques du drone-doom de Sunn O))) où au sein de rencontres versatiles avec ses pairs, la quête de transe extatique pour plus petit dénominateur commun.
Deuxième disque, deuxième séance de reptation avec le batteur free et anglais Steve Noble, histoire de transformer l’essai. La volonté première d’en découdre frontalement  a du coup effectué sa mue par une structuration des échanges plus affirmée. Les possibles éparpillements des joutes initiales  voient dorénavant leurs énergies strictement canalisées. Continuum rampant, qui s’affirme au rythme d’une marée galopante. L’implacable ressac du jeu des cymbales soutient la masse d’accords monochromes d’O’Malley. Progression tendue, tout en grondements de toms, les strates amplifiées invariablement renvoyées dans les cordes et volutes d’un feedback parfaitement maitrisé.
Climax.
Le deuxième morceau passe subtilement la main aux frappes appuyées, roulement saccadés et feulements des balais  de Steve Noble, la guitare se fondant en lointains échos tourbillonnants.
A l’aube du septième jour, on n’a jamais vraiment su si la lumière fut, mais les murs de l’église de Saint Francis de Sales conservent encore les stigmates de cette séance de drone-jazz  roboratif.

L’Un.

St FRANCIS DUO "Peacemaker Assembly" (TROST. 2015)


lundi 5 novembre 2018

Nicolas BERNIER "les arbres"



« de dérives lointaines en diagonales quantiques, une fuite à ciel ouvert » (C. Férey).

Faux calme en lignes de fuite d’avant la tempête, lorsque l’air ambiant se fait masses en mouvement, le sol s’efface sous les pieds. Sous un formalisme austère et rigoureux,  le pressentiment constant d’une dislocation imminente. Nicolas Bernier nous distille ses fréquences angoissées par pesants agrégats sonores qui estompent les fourmillements d’un instrumentarium organique qui s’interroge, captif de cet espace vicié. Une ballade en fins électrochocs, un tour de force tellurique jamais loin du point de rupture.  Une discrète poésie de l’instant tisse le fil narratif sombre et désabusé d’un film noir passé dans une boucle électroacoustique oxydée. 
C’est terriblement contemporain…




L'Un. 

Nicolas Bernier "Les Arbres" (NoType. 2008)