vendredi 26 août 2011

LADDIO BOLOCKO: In Real Time

Encore un de ces groupes météores qui sortent un ou deux disques sur des labels superbement obscurs et dont n'apprend l'existence qu'après avoir  méticuleusement traqué la trajectoire en pointillés d'un musicien après l'implosion en vol de son groupe précédent,  lui aussi abonné absent récurent des bacs des disquaires réguliers.

Pas si éloigné que ça de la démarche d'un entomologiste de combat.

Le transfuge en question c'est Blake Flemming, ex-batteur des Dazzling Killmen, parfait  groupe maudit des années 90's, dont l'arbre généalogique de ses membres mériterait  un article de synthèse tant les ramifications sont variées, alambiquées et surprenantes.

Flemming donc, et sa  frappe minimaliste et puissante,  quitte le Midwest, quelques certitudes vitales,  ses abattoirs et ses brasseries pour se retrouver plongé au cœur de la Grosse Pomme, armé de ses seules baguettes en rondins, et bien évidemment monte un groupe  : Laddio Bolocko. Produit d'une collision réfléchie entre 4 types qui ne se connaissaient pas mais savaient au moins tous qu'ils voulaient faire un truc.

Ouais : un truc cool. Ca ou jouer du blues...

La musique produite, hors catégories et sans cadre précis  ressemble  plutôt à une superposition de strates instrumentales de différentes périodes en pleine divagation  mutante.

Si la rythmique hypnotique et implacable renvoie directement au krautrock estampillé 70's, les dissonances guitaristiques rappellent un Greg Ginn (Black Flag) sous sédatif. Se greffent là-dessus une basse élastique et des nappes de saxophone aux lointains accents Ayler-esques dopé au drone noyé dans la brume.

Conglomérat d'influences ouvertes qui ne cherchent nullement à être gommées ou à  convoquer vainement un revivalisme  attendu,  on est aux prémices d'un post-rock qui se cherche et se définit en temps réel et sans autre dessein précis que l'exploration de nos expectatives inconscientes. Textures et structures sont manipulées et interrogées au fil des 5 (trop courts) morceaux. Si le vigoureux Beatrice the Coyote se pose en excellente introduction erratique, The Going Gong reste le morceau maitre de l'album, tout en puissants ricochets progressifs et ruptures en forme d'entonnoir, Walkill Creek Survival verse dans une sensualité apaisée rare, alors que  In search of Bolocko plane haut très haut comme un rêve de lendemains qui déchantent.

Loin d'être le disque ultime du groupe prometteur, In Real Time est le simple produit de musiciens déterminés qui nous proposent une œuvre entêtante aux accents complexes, un peu comme la jam session parfaite que n'importe quel groupe digne de ce nom se devrait de produire lors d'une séance d'échauffement avant une répète de routine, histoire de se délier les doigts engourdis.

Pas donné à tout le monde en somme. 

L'Un



 

samedi 6 août 2011

Au croisement d'Istanbul: 2eme partie


Dans un pays où l'idiome rock reste plutôt minoritaire, REPLIKAS fait figure de parrain à lui tout seul. Replikas C'EST le rock en Turquie. Trois ou quatre albums, mais il faut surtout retenir « Avaz » (produit pas un certain Martin Bisi, qui a collaboré avec Sonic Youth) et le plus abouti « Zerre ». La musique est dense, solidement charpentée et flirte souvent avec un rock teinté de noise et très urbain, les compositions soulignées par une fine électronique, la magie des textes chantés sans complexe dans la langue natale faisant le reste. Une des surprises les plus inattendues de l'année 2009.

Personnellement, je passe sur l'electro world propret d'ORIENT EXPRESSION, bien que leur collaboration avec la chanteuse anatolienne SAHABAT AKIRRAZ efface leur style emphatique au profit de la voix de la dame et de ses chansons populaires bien ancrées dans le terroir.
MERCAN DEDE, lui, n'a probablement pas besoin de ce documentaire pour asseoir sa popularité (et une singulière coupe de cheveux) en dehors des frontières. Mais là aussi, sa grand messe ambient mâtinée de tradition mystique, puisant dans les racines du mouvement soufi n'est guère intéressante. A moins qu'on transforme sa piaule en autel avec des rideaux mauves, de l'encens et du patchouli. Je regrette plutôt d'avoir raté une performance soufi (un peu par flemme, un peu par radininerie...). Au moins aurais-je rencontré au détour d'une ruelle, un maitre-artisan qui fabrique le ney, flute de roseau indispensable à la musique soufie, et instrument emblématique de la Turquie (avec le saz, le raki et le loukoum, cela s'entend...).
Ce qui est beaucoup plus intéressant, c'est de découvrir que la culture hip hop, embryonnaire dans le pays est étonnamment vivace et en apparence décomplexée. Le rappeur CEZA en est son parfait ambassadeur et la rapidité de son flow tient de la prouesse vocale. Et si en plus il a des choses à dire...
Les rues d'Istanbul sont peuplées de chats nonchalants, de hordes de sympathiques cleps et de ménestrels, seigneurs du pavé, que le documentaire n'oublie pas. La réalité est crue, la mégapole impitoyable et aveugle. Les espoirs des migrants s'écrasent souvent sur ce pavé à la frontière de ce monde en mutation. Chanteur de rue anonyme, moment éraillé de poésie urbaine et crépusculaire, un peu perchée. Ça commence là, la musique : dans la souffrance, la rue et la merde.

Clochard céleste par sa descendance Rom, SELIM SESLER lui, se ressource fréquemment dans les bars de la ville frontalière d'Edirne, où il semble de bon ton d'investir les bouges remplis de frères désabusés et de se saouler méticuleusement, pour partir dans d'interminables joutes instrumentales ; entre hommes, cela va de soi. Des Roms.
De la sueur, des larmes et toute l'âme du monde. John Mc Laughlin y laisserait sûrement des plumes et on y apprend une intéressante explication sur l'origine de la guitare dite « classique ». Son album solo est flamboyant ; quant à sa participation avec la chanteuse Brenda McCRIMMON citée plus haut, elle relève de l'archéologie musicale de la région.
Un autre clarinettiste monument dans son pays, parmi tant d'autres est MUSTAFA KANDIRALI. On touche là à l'âme populaire du pays (ou de la ville) quand il daigne s'enivrer.
Fatih Akin n'oublie pas de mentionner la communauté Kurde dans Crossing the Bridge en magnifiant la jeune AYNUR, enregistrée seule avec son luth (saz), la voix transportée par la réverb naturelle d'un ancien hammam. Et de repartir aux racines du blues : nostalgie, tragédie et souffrance.
Le documentaire se termine avec des gloires de la musiques populaires, comme ce NUR CEYLAN, qui daigne encore en vieux maître friqué, accorder une démonstration avec un de ses luths fétiches parmi sa collection. Et ça sonne étonnamment rock...
La performance de la célèbre chanteuse Sezen AKSU clôt le documentaire de façon plus convaincante, avec cet « Istanbul Hatirasi » (le titre original du documentaire) qui, des hauteurs d'un hôtel particulier, transpire toute la mélancolie de la ville, autrefois capitale d'un Empire déchu qui se relève à peine. On pense aux vendeurs de simit ou de pilaf à la criée, aux murs austères et sombres, la fumée des vapür (les ferries locaux) qui parcourent le Bosphore et qui remmènent leur flots de pendulaires amers vers les banlieues tentaculaires au sud D'Üskudar. Pas si loin des livres d'Ohran Pamuk.
Le film fini, on peut continuer la ballade en s'engouffrant dans les disquaires de Tünel. Les rayons du plus sympathique d'entre eux, LALE PLAK, dans trahissent la géographie et l'histoire perturbée de la ville carrefour : la musique est perse, arménienne, bulgare, elle se réclame du rembetika grec (popularisé au passage par les punks cosmopolites de KLETKA RED...) des cultures hébraïques, rom, parfois arabisante, une pointe de flamenco voire espagnol pour sceller le tout. Une plongée totale au cœur du vieux bassin méditerranéen, qui dénote un attachement toujours vivace à ces régions autrefois sous la domination Ottomane.
Je citerais TAKSIM TRIO, synthèse subtile d'un jazz discret et de tradition tourbillonnante électrifiée, ainsi que le « Wind » de Kayhan KAHLOR et Erdan ERZINCAN fusion parfaite de la musique de deux grands empires de jadis, qui peuvent ainsi vous transporter jusqu'à l'Inde des ragas, pas si lointaine...

Aujourd'hui, sur les murs de Beyöglu et Istiklal Caddesi sont placardés les affiches des tournées des stars internationales installées de l'underground electro (Uffie, Trentmöller, Pantha du Prince) qui semblent faire vibrer toute une jeunesse confiante à qui un avenir tout occidental va bien finir par sourire. Pour ce qu'il reste des soufi, le goût du raki, ou la pointe de nostalgie qui convient, il faudra chercher dans les faubourgs éloignés et populeux, dans les cafés pleins de moustaches à bérets ou même encore dans les ruelles autour du Grand Bazar. Au détour d'une porte dérobée, on pourra entendre à la sauvette quelques bribes de musique traditionnelle (que l'actif label KALAN s'évertue à faire revivre), crachotées par un petit poste radio, ou sifflées par un gamin qui livre les verres de thé léger et fumant aux commerçants tranquilles du quartier. D'oser pousser plus loin encore, que s'ouvriraient les portes discrètes des ateliers où sont toujours martelées à la main les fameuses cymbales qu'elles se dénomment ISTANBUL (Agop ou Mehmet, rivalité fratricides obligent...), TURKISH ou bien sûr Zildjian.
Puis l'appel à la prière des muezzin se mêle aux fumées de la ville, se répond de collines en collines dans un écho lointain et confus rythmé par les cahots réguliers du tramway.
Rumeurs d'une ville qui se fait musique.
Un pont trop loin, (Going East...).

L'Un 

dimanche 31 juillet 2011

FRANCIS FALCETO / ETHIOPIQUES / TERP RECORDS


Les Ethiopiques, coup de cœur, ou comment effectuer un rebond professionnel en tout point profitable…
Pourtant tourné vers l’extérieur depuis ses programmations au sein d’une salle rock comme on les qualifiait alors (l’après-punk, l’avant Smac), il ouvrait ses soirées aux musiques du monde, à l’expérimentation, au noise, au free. Ouverture parfaite pour avoir de l’avenir dans ses oreilles hardies : Francis Falceto, comme quelques autres, ce n’est pas question de génération, juste de clairvoyance et de curiosité, se donne les moyens de sortir du formatage programmé. Il se permet ainsi des rencontres prolifiques, loin du tintamarre médiatique. L’Ethiopie se donne à lui lors d’un voyage, et depuis 1985, et notamment avec la rencontre de Ahma Eshèté, producteur de nombres de perles historiques, découvre la chaleur des rythmes abyssiniens.
Cette entente avec Ahma Records (existant depuis 1969) est déterminante pour ouvrir les portes de la réédition, et la collection Ethiopiques naît pour valoriser la période de fin des années 60 à fin 70. Il recense près de 500 disques étant sortis, le travail d’archive puis d’exhumation démarre. Trouvable à prix modique, le panorama "éthiopiques" nous fait frémir jusqu’au bout des jambes : Mahmoud Ahmed est l’un des plus connus, utilisant sa voix au sein de l’Imperial Body Guards (ethiopiques vol 26), puis voyageant et expérimentant avec des musiciens du monde entier, de Boston à Amsterdam comme le saxophoniste Getatchew Mekuria (vol 14). Tous ces fantastiques musiciens ont éclusés les bars et boites d’Addis Abeba, tous les week end comme partout ailleurs dans le monde à ce moment là, insouciance d’une jeunesse que la musique anime. Expression singulière de l’isolation vécue par les éthiopiens et qui leur ont conféré cette particularité musicale.

C’est le film de Jim Jarmush, Broken Flowers, et les morceaux de Mulatu Astatké, qui va permettre à ces artistes d’être réécouté des jeunes générations. La musique au service du cinéma, et le cinéma qui lui rend bien : la collection Ethiopiques prend place sur Buda Musiques, et va favoriser dans les années qui suivent les tournées de nombres de musiciens.
Alemayehu Eshèté (vol9), autre vocaliste, est affublé d’une comparaison avec James Brown : ce plus sage et moins dictatorial que l’icône (mais mon avis c’est que ses pattes et les pattes deffs y sont pour beaucoup dans la comparaison), est un digne représentant d’une tendance entre jazz et rythm blues. Plus en détails, on peut dire que le mélange intègre aussi la soul, et les musiques traditionnelles, pour constituer l’éthio-groove. Malheureusement, encore une fois la dictature va avoir raison de la culture populaire : 25 ans années seront nécessaires à l’exhumation…pour sortir de l’ombre des orchestres militaires !
Les alliances de certains avec des musiciens d'horizons différents les rapprochent et ne cessent de m’en rapprocher. Pourtant de culture rock, le tempo souvent soutenu, les gimmicks de guitare jouant entre rondeur et sautillement, tout construit une transe qui va au-delà de tous styles, vers tous les auditeurs : une espèce d’universalité du frisson, un langage du rythme qui ne demande pas à être traduit, une intériorité mélodique partagée quelle que soit notre histoire musicale personnelle.

Enfin j’ai vu récemment en concert les Impérial Tiger Orchestra, groupe suisse virtuose (si–si !) pratiquer « l’éthio » avec leurs tripes, et transmettre ça au public trépidant. Un prolongement salutaire digne de pionniers comme mr Mohamed Jimmy Mohammed (terp african serie n°10) qui m’avait hérissé les poils lors d’un fantastique concert avant de tirer sa révérence : assis sur son siège, ses yeux blancs tournés vers le fond de la salle ou vers le ciel, il semblait puiser ses paroles dans l’ambiance formée par le public, au plus profond de chacun et à l’écoute des musiciens l’entourant, battant des mains, la jambe droite trépidante...sa voix pure flottant entre les instruments.

L'Autre

lundi 25 juillet 2011

Thomas Belhom: rencontre au Nadir, à Bourges


FM : après ce concert intimiste de ce soir, peux tu nous qualifier ta musique et nous parler de ton parcours ?

TB : qualifier ma musique est toujours quelque chose de difficile pour moi car je suis dedans ; j’ai toujours cherché à sortir des cadres, de ne pas me répéter d’un morceau à l’autre. Dernièrement, quelqu'un m’a dit que j’étais « romantique ». J’aimais bien ça, mais c’est vraiment provisoire !
Mon parcours, c’est assez long car je ne suis pas tout jeune : il a pas mal serpenté, c’est un parcours de voyageur, puisque j’ai été amené à vivre à la frontière du Mexique, y fonder ma famille, femme, enfant…dans ma rue habitait Joey Burns de Calexico: un Français, Naïm Amor, me l'a présenté et du coup nous sommes partis en tournée avec eux; je faisais des maracas, des triangles, en 95-96, il y a longtemps !... A cette époque avec Naïm on a travaillé à la bande son d'un film de Marianne Dissard; à la suite, nous avons monté un duo, Amor Belhom Duo ; on a tourné beaucoup, en France et dans le monde entier, jusqu’à l’arrêt après une tournée avec Miossec qui a duré des mois et des mois.
C’est pas Miossec, il n’y est pour rien !...quelqu’un a fait passé ça un jour, mais je l’aime beaucoup, sa sensibilité, il n’y est pour rien !...mais ce n’est pas la question !!!

FM : ce n’était pas de tout repos, non ?

TB : ça te prend la santé quand même, c’est un phénomène ! Tout ça pour dire qu’on a une histoire avec la France ; on avait un label aux Etats-Unis (Carrot Top : label de dark-country, comme Handsome Family…) et un en France, on était chez Ici d’Ailleurs (Yann Tiersen). D’ailleurs, avec l’argent que Y. Tiersen rapportait, le label finançait des petits groupes comme nous.

FM : c’est bien ça, que des groupes moins connus, des groupes en création…

TB : le mot création, oui... et par rapport à cet endroit, le Nadir (salle gérée par l’association Emmetrop, à Bourges, ndr), je vois un ensemble, il y a le programmateur, l’association, la salle, des locaux de répétition, des labos et ateliers, un bâtiment avec des arts plastiques (le Transpalette, ndr), tout un ensemble de gens, j’aime beaucoup ce genre de lieu, et ça me touche beaucoup de jouer ici, en dehors du Printemps de Bourges. Le PDB, je n’ai rien contre son existence, mais Emmetrop montre que l’on peut aussi exister ailleurs et autrement à Bourges. Ça ne me parait vraiment pas évident. Le PDB c’est la diffusion, c’est le coup de projecteur uniquement ; alors que la création, c’est les résidences, le côté laboratoire, le côté permanent, ça c’est la vraie culture, la culture du quotidien, la vraie.
Car aujourd’hui, c’est la signification de culture qui est galvaudée : quelquefois, c’est synonyme de loisirs quasiment, comme aller au musée…mais la culture, les gens peuvent se l’approprier, la faire. Pour tous et par tous. Ça me tient à cœur, aussi pour les enfants, l’avenir. C’est donc plutôt ce qui est dans l’ombre qui me touche plus. Qui m’éveille.
Le coup du projecteur, oui, j’en ai profité à une époque, je sais plus avec qui d’ailleurs, c’est utile aussi.

FM : le coup de projecteur, ça peut aider à un moment, être devant les médias, les professionnels, se faire connaître...

TB : oui après on peut prendre plus de temps et rentrer dans les détails mais ça va être plus abstrait et plus philosophique. Parce que ça vise quelque chose qu’on appellerait le succès ou quelque chose comme ça. Il y a une idée du succès déjà à l’avance. Or, peut-être que l’on cherche d’autres choses quand on est musicien. D’autres choses que d’être une star, comme les gens pourraient le penser… De toute façon, je ne pense pas que l’on puisse décider d’être une star. Je crois que c’est des trucs complètement absurdes. C’est vrai, il y a des jeunes, très jeunes même, qui disent que le métier qu’ils veulent faire, c’est star, être une star ; c’est vrai que c’est pas idiot, quand t’as 14 ans. A la limite, c’est chouette comme métier ; mais c’est tellement abstrait, ça ne veut tellement rien dire, c’est touchant de naïveté.

FM : c'est-à-dire que star, c’est synonyme de gagner de l’argent, d’avoir une belle vie…

TB : oui, et bien ça avoir une belle vie, j’espère que c’est un rêve qui n’est pas un privilège de star, tout le monde a cette ambition quelque part au fond de lui. Avec tout ce qui va avec. Et il y a tout un discours les artistes et l’art, qui me …il y en a partout de l’art, et l’art ce n’est pas facile à réaliser. On cherche, on passe beaucoup de notre temps à chercher à le faire, on est des chercheurs. Et quelquefois on trouve, il y a des moments de grâce, et c’est pour ça que l’on continue !
Après toutes ces heures et ces jours, il y a beaucoup de pratique, c’est indispensable et complexe, c’est pour cela que je disais que ça dépend du temps que va durer l’interview !!!

SL : tu parlais de ton parcours tout à l’heure, ce qui te caractérise, c’est ton côté arpenteur : tu as beaucoup bougé géographiquement, pour rencontrer des gens, ce qui est une des matières premières des musiciens, et des créateurs en général. Tu l’as fait sur un territoire assez proche, mais aussi loin, Etats-Unis, tu as travaillé avec Tindersticks et beaucoup d’autres…

TB : c’est la période anglaise, ça c’est des gens qui sont venus vers moi. Quand Stuart est venu me demander de participer à la musique pour un film de Claire Denis, c’était Stuart, pas Tindersticks, avec Terry Edwards, ancien trompetiste de Madness, Tom Waits, Marianne Faithfull, Lydia Lunch…en trio, et puis évidemment, Stuart était comme un grand frère, il me prenait sous son aile, et essayait de m’aider surtout que je me mettais à chanter à ce moment là ; et trouver sa voix est difficile… !!!
C’était pas un coach, on a vecu ensemble, puisque les tournées des Tindersticks, c’était quelque chose…ils sortent un album et c’est un an et demi- deux ans de bloqués pour tourner, sur minimum trois continents ; ça te prend une grosse partie de ta vie, on est ensemble, c’est intense, à vivre quasiment ensemble tout le temps. Et en plus, dans les Tindersticks, il y a une élégance, une certaine pudeur, où l’on n’est pas là à se raconter tout le temps les choses, il y a une distance permanente tout en étant intimes. Pour parler franchement, on partageait un tourbus où il y avait 16 lits, c’est un des plus grands tour-bus d’Angleterre d’ailleurs, c’était même une galère pour le trouver. On était 16, et on faisait comme si on avait chacun notre appartement ; il y avait une grande pudeur, et j’aime beaucoup ça chez les anglais, une sorte d’élégance, oui ce sont des gentlemen, vraiment.

SL : nécessaire pudeur, tu parlais tout à l’heure de cessions marathon d’enregistrement en studio en Angleterre, et c’est vrai que si tu n’as pas une retenue et une écoute de l’autre importante, ça ne te permet pas d’aller au bout des choses, dans le travail.

TB : oui aller au bout des choses, j’ai appris ça avec eux, dans les Calexico également, il y avait ça. Avec David Grubbs aussi, Gastr del Sol, Jim O’Rourke…eux c’est différent, ils essaient de faire émerger : ils sont en terre inconnue, et ils essayent de maîtriser cette terre inconnue. C’est complètement…eux c’est…ils parlent avec les dieux, les dieux de la musique, ils essaient de les faire venir, il a quelque chose de vraiment curieux là dedans. Les Tindersticks, il y a quelque chose de très rationnel, ça a un côté ouvrier anglais ; les ouvriers de la musique, c’est les répétitions de 7h du matin à 23h…avec des pauses…de bières d’ailleurs…j’étais le seul à boire un café à 10h, ils sont tous à la pinte ! Arrivé à 23h, c’est des litres qui ont été bus, c’est incroyable de tenir comme ça, faut être anglais je crois ! Ou breton peut-être…
En tous les cas, il y avait un acharnement à obtenir ce qu’ils cherchent ; Stuart a une idée précise de là où il veut aller, et des fois on faisait 23 prises du même morceau où il déplaçait les micros de 2cm, « on va la refaire ! », ou changer une note : et on la refaisait une 27ème fois, et la prise qui se trouve sur l’album, c’est la 56ème…et effectivement c’est justifié au bout du compte. C’est presque comme de la transe, au début c’est dur pénible, et on dépasse ça pour se retrouver dans la matière même de la musique ; là ça devient autre chose, on affine !
Et il y a aussi tout un buziness derrière, où l’on a des journées bloquées pour enregistrer, il y a beaucoup de personnes, 16 avec les techniciens, un à Prague, moi en Arizona, un à Nashville, à Notthingham, les autres à Londres, une logistique !... C’est presque miraculeux ! Le fait de se lever le matin, se dire bonjour et d’être tous là ! On en est conscient, on a rendez-vous avec le miracle… si on y arrive pas, des jours c’est comme ça, on est dans le côté ouvrier de la musique. Je l’ai vu chez les anglais. Ils ne lâchent pas le morceau, ils travaillent, j’ai moins vu ça en France. En France, il y a d’autres qualités.

FM : de quels instruments jouais tu avec eux ?

TB : du vibraphone et de la batterie. Et des percussions aussi…et j’ai même chanté, il y a une chanson en français : au départ, j’avais fait une voix témoin pour que Stuart apprenne en français, mais ça a été une telle catastrophe, qu’il a décidé de garder la voix témoin dans la version finale sur l’album ! J’étais étonné ! C’est une chanson qui s’appelle « all the love », et il y a une autre version qui s’appelle « tout l’amour », avec Christine (Yann Tiersen, Radiohead) qui joue des ondes martenot.

FM : quels sont tes projets à venir ?

TB : plus les choses avancent et plus j’ai envie de faire du cinéma, de la vidéo. Ça sera dans 5 ans, mais je me prépare à ça. En ce moment je suis animé par le fait de rejouer en groupe car j’ai joué longtemps solo. J’étais aussi chauffeur, à partir dans le sud de l’Italie tout seul, et pour me motiver, je me disais « -combien de chauffeurs on la chance de monter sur scène tous les soirs ? -ah oui c’est vrai ! »…j’en pouvais plus !...
Et donc là je suis heureux d’être accompagné, en plus ce sont de merveilleux musiciens : Pierre à la guitare, Paul au tuba, Antoine au violoncelle, avec une bonne dynamique. Là-dessus se rajoute Alexandre, un performeur qui lance des vidéos que j’ai fait, et une danseuse hollandaise tout droit sortie des années 80 :  c’est cette équipe que je monte, mon projet. Plus Johann le Guillerm, un circassien, avec qui j’ai été élevé, nous travaillons des vidéos qui serviront. Il va interagir, on est en train de construire tout ça. Ça sera probablement prêt en Octobre 2011, mais j’ai un album qui sortira début 2012, et c’est avec ça que je tournerais.
Par ailleurs, j’ai aussi une composition plus musique contemporaine, sur le thème des maladies infectieuses : c’est un thème qui va s’infiltrer, se développer à la manière d’un virus, dans des structures rythmiques. Elle fait trois fois 20 minutes, et je la jouerai dans des lieux plus grands, comme avec le conservatoire de Strasbourg, nous le jouerions avec un orchestre philharmonique. C’est plus lié à des musiques de films.
J’ai fait par exemple des musiques de films de kung-fu, dont certains extraits sont dans Cheval Oblique, un album instrumental de percussions. Je tiens à préciser d’ailleurs que c’étaient des films japonais, alors que le kung-fu est chinois !!! Voilà, c’est juste ça !...

Longue vie à Emmetrop, tout ça c’est important, cet aspect laboratoire : les gens comme vous qui vont voir dans l’ombre. La créativité naît de cela, des processus, et des rencontres. Il faut être sensible à ça. Merci !

NDR:et merci à Thomas et Naïm pour leurs humanités.
L'Autre

et lire l'article de L'Un sur l'album Cheval Oblique