mercredi 8 mai 2019

The YOUNG GODS "Data Tangram Mirage"


Une empreinte électro-indus initiale qui ne cesse de se délayer au cours d’une carrière aux méandres erratiques, les Young Gods n’auront cessé de cloner leur ADN au gré des rencontres et d’une évolution matricielle. Maitrise forcenée de l’art consommé du sampler (Second Nature), jam électro-acoustique (Knock On Wood…) hommage à Kurt Weil, diverses collaborations dont une se frottant aux nappes massives de Dälek, ambiant à faire pâlir un Brian Eno  en manque d’inspiration (Music for Artificial Clouds)… Leur dernier et déjà daté « Everyone Knows » nous avait laissé, rêveurs ébahis, à contempler le futur d’un monde ouvert aux possibles. On ne les attendait plus vraiment au tournant, adeptes des théories anguleuses.
Avec le retour de Cesare Pizzi, les Young Gods renouent avec leurs origines primitives (ne restait plus que l’indéboulonnable pivot Franz Treichler des débuts…), celui-ci amenant dans ses valises quelques logiciels informatiques bricolés plutôt que la nostalgie attendue…
Tout l’univers du groupe se reconstitue dès les premières mesures. The Young Gods play The Young Gods, marque discrète et enviée des grands.
Manipulations en forme d’anamorphose, la batterie se veut plus organique : on rentre sans faux-fuyants avec l’inaugural Entrée en Matière, on frôle le tube anonyme avec l’hypnotique Figure Sans nom. Expérimenter la dislocation du blues fractal de Moon Above, la post-ballade flippée de All My Skin Standing, quand You Gave Me a Name distille son climax en forme de jeu de miroir.
Data Tangram Mirage, loin de se prétendre concept-album forme plutôt un tout interconnecté mais néanmoins parfaitement divisible à l’instar des Sept Planches de la Ruse du célèbre jeu de tangram chinois… Un tout à la fois tendu et ramassé en soi, en quête d’horizons toujours plus apaisés et lumineux à atteindre qu’illustre un somptueux Everythem aux aguets, invitation à continuer la longue route ensemble, ne serait-ce que pour ce bercer d’illusions addictives.
1985-2019. Trentaine consommée.
Musique pour quinquagénaires donc. 


L'Un.

The Young Gods "Data Tangram Mirage (TwoGentlemen. 2019) 


mardi 16 avril 2019

The Grand Astoria : les dissonances de Black Flag réhabilitées


Dans la catégorie (presque) enviée  « grands petits groupes » qui alimentent la légende,  le Black Flag IIII aura profondément marqué son époque et les légions d’aspirants  hardcoreux des 3 décennies suivantes; de par une certaine forme d’intégrité, l’intensité des prestations chaotiques de ses débuts, mais aussi pour les explorations déroutantes de la suite.
Respect (presque) total (si les reformations et  guerres d‘égo et de succession récentes n’avaient pas tourné au fait divers puéril).
Une énième reprise d’un de leur morceau ne surprendra guère…
S’attaquer à un de leurs albums dans son intégralité un peu plus (!).
Et s’il s’agit de leur EP des plus atypiques (voire controversé) dans leur discographie et interprété qui plus est par un trio de prog-metalheads russes, il faudrait peut-être songer à se pencher dessus.
Les auteurs du forfait  n’auront découvert Black Flag que sur le tard. Peu enclins aux accents punks à

trois accords des débuts mythiques, c’est le tournant dissonant voire instrumental du combo d’Hermosa Beach qui n’aura de cesse de les fasciner. Plus précisément les égarements d’un free-rock psychédélique issus des méandres d’un Greg Ginn alors en pleine mutation mégalomane. Et là se trouve le paradoxe de Black Flag, dont la furie et l’urgence initiales laissent place à des horizons aux structures plus complexes et alambiquées : les fans de la première heure ne s’en sont jamais remis, les historiographes du rock s’en délectant bien au contraire.
Pour the Grand Astoria, pareille influence aura sans doute insufflé beaucoup de liberté et de ce "je ne
sais quoi" (sic) dans leur vision et leur musique ; à accepter l’heureux accident de la fausse note, le tricotage échevelé d’une guitare expiatoire.
La relecture de ces 4 semi-improvisations relève plus d’un hommage sincère enregistré sur le vif que de l’exercice de reprise à proprement parler. L’ensemble reste assez fidèle à l'originel. Peut-être trop pour ce type de morceaux ouverts. C'est très correctement exécuté mais trop appliqué, voire besogneux. Manquent cette spontanéité suspendue, les lourdeurs métronomiques de la frappe de bucheron de Stevenson, et surtout ce grain de guitare inimitable. Difficile aussi d’égaler le morceau éponyme et sa longue introduction erratique d'une guitare hallucinée. Une certaine ironie finale peut poindre avec une mésinterprétation de Southern Rise, le morceau faible de l’avis des russes, qui du coup se l’approprient pour en recracher une version plus aléatoire et jammée sans en perdre l’essence blues…
Anecdotique au final.
Certes.
Et pour ma part une opportunité inespérée de parler d’un groupe qui m’aura accompagné ces 30 dernières années.
.... pour die-hard fans.

L’Un.


The Grand Astoria "the process of weeding out ep" (auto-prod. 2014)

 

dimanche 17 mars 2019

UNIFORM : the Long Walk


« Il n’y a plus rien. Plus , plus rien ».
 Léo Ferré

« La vertu d'un voyage, c'est purger la vie avant de la garnir. » 
N. Bouvier

La ligne éditoriale séduisante mais un tantinet proprette du  label Sacred Bones a le mérite de coller à son époque : arty (=cool), pertinent (=disruptif) et trop souvent propret (=…), si on excepte des névroses à la Pharmakon ou encore les fureurs d’Uniform. Un troisième album donc  en forme de fatwa pour ce duo newyorkais qui voit son potentiel sonique sérieusement renforcé par la frappe organique  de Greg Fox (Liturgy, Spiritual Aliens).
New York, hipstérisée jusqu’à l’os, la moindre de ses ruelles gentrifiée jusqu’à la couenne, parvient toutefois  à entretenir quelques branches frondeuses et menaçante de son ADN originel. Illustration vomitive d’un « wall of sound » teigneux dont elle seule garde le secret. Uniform revendique une musique d’asphyxie, point de fusion incandescent entre messe free punk et indus plombé. La saturation extrême sous-tend toutes leurs structures, forme et fond communiant dans une agression sonore aux assauts continus. Lourd et dissonant comme du Flipper mixé avec du Whitehouse, l’analogie la plus improbable se situe plutôt vers les sarcasmes misanthropiques des suédois de Brainbombs, là où Uniform éructe un désenchantement rageur.
Ecrasant ? Oui, comme tout groupe actuel faiblement estampillé « noise » se devrait de sonner.
Totalitaire ? Oui. Loin de la Grande Marche de cette vieille merde de Mao, celle à laquelle nous convie Uniform est plus longue encore, nous faisant entrevoir des horizons dystopiques indépassables. On se rapproche dangereusement du « Marche ou Crève » de Stephen King duquel le groupe tire son inspiration, ou peut-être de La Route de McCarthy, lorsque le fracas des  amplis aura cédé au silence infini.
Une poignée d'uppercuts sur-saturés en parfaite symbiose avec son écosystème rapace : l’ultra-libéralisme a trouvé la B.O de son interminable déclin.


L'Un.


UNIFORM "the Long Walk" (SacredBones. 2018)




mardi 5 février 2019

Lance AUSTIN OLSEN "Dark Heart"


"Le large était barré par un banc de nuages noirs, et le tranquille chemin d’eau qui mène aux derniers confins de la terre coulait sombre sous un ciel couvert – semblait mener au cœur d’immenses ténèbres". - Josef Conrad



 L’artiste et musicien canadien Lance Austin Olsen nous propose 4 ses de compositions toutes nimbées de mystère, qui semblent relever autant de l’écriture en temps réel que de la performance plastique. De longues pièces aux contours indéfinissables et une mise en relief des plus organiques, application pratique des théories de l’artiste, et de quelques autres, non moins sérieuses, héritées des préceptes cagiens. 
A l’exception peut-être du premier morceau, la sereine confusion des sources sonores imbriquées lèvera difficilement un pan de voile sur ces étranges pérégrinations incantatoires auxquelles nous sommes conviés, puis  happés sans autres repères et limites que nos yeux fermés. Larges aplats de masses aux fuyants fuligineux, contrastes de textures et de tensions en pointillés, la frontière entre le détail et l’ensemble est soigneusement entretenue. D’oublier toute démarche rituelle : on s’oriente là davantage vers une dissection méthodique de l’instant sonore.

Avec Dark Heart, on n’approchera peut-être pas encore le cœur intangible des ténèbres, mais on pourra toujours se sentir flotter sur ses marges nébuleuses, enveloppé dans un théâtre de sombres manipulations parfaitement agencées.


L’Un.

Lance Austin Olsen "Dark Heart" (AnotherTimbre. 2018)