samedi 1 octobre 2016

VATICAN SHADOW "Death is unity with God"



« Rien ne me satisfait, rien ne me réconforte, et je suis saturé de tout ». (F. Pessoa)

Très bon angle d’attaque que d’évoquer cette œuvre atypique du side-project de Dominic Fernow (peut-être à peine) plus connu sous le pseudo de Prurient. Un art du contournement qui peine à cacher un échec patent à chroniquer frontalement son éprouvant monolithe de dark noise, « Niagara Falls ». Il en est de ces chefs d’œuvre ultimes, auprès desquels on passera lâchement à côté, trop impressionné pour s’y coller, trop remué pour parvenir à pondre quelque chose d’à peu près cohérent. C’est ainsi que l’avant-dernier Swans n’aura pas eu droit de citer sur ces pages, n’importe quel Sunn O))) ou Wolf Eyes, et tant que nous y sommes, le somptueux et posthume David Bowie.
Dominic Fernow est à ranger dans la catégorie « grands névrosés » : un boulimique bipolaire dont les partis-pris dérangeants et radicaux ne sont pas sans rappeler la trajectoire convergente d’un certain Justin K. Broadrick (Godflesh, Jesu, JK Flesh…), partenaire en crime sonique. Vatican Shadow est le pendant faussement apaisé de Prurient, troquant ainsi la rugosité cathartique des décharges électroniques pour les strates souillées d’un dub-industriel lancinant et vaguement menaçant. Oui oui, « on est pas bien, là ? » Ben vaut mieux parce qu’on s’en mange grave sur plus de deux heures et demie, à ramper mollement dans l’inconfort feutré d’un crépuscule sans fin. « Death is unity with God » prend le temps de s’étirer. Drone, pulsation, beats minimalistes lents, compressés et écorchés, la tonalité est résolument lo-fi, les volutes sombres et rituelles de Vatican Shadow semblent reprendre l’œuvre de Muslimgauze exactement là où elle s’est accidentellement arrêtée,  se contentant de raccrocher les wagons en suivant le fil d’une Histoire contemporaine prophétique. Mais quand Bryn Jones (aka Muslimgauze) se posait en militant acharné de la cause arabo-palestinienne, Fernow, lui, se contente de proposer une contemplation froide distante et factuelle d’un monde à la dérive tiraillé de partout par les fondamentalismes en tout genre.
Musique narcotique d’un charmeur de serpents mécaniques, conteur muet et désabusé de temps modernes et apocalyptiques.

L'Un.

VATICAN SHADOW "Death is unity with God" (ModernLove. 2015)

samedi 17 septembre 2016

BORN AGAINST : "the rebel sound of shit & failure"

« Le son rebelle de la merde et de l'échec ». 
Compilation au titre épitaphe. 
Clore une époque. 
Un hardcore punk estampillé « NYC » fin 80's , période et genre musical déjà ramifiés, divergents et sectaires certes, mais encore vierges de toute récupération. 
BORN AGAINST avec le recul apparaît comme un météore du genre, une expérience collective sabordée pour éviter toute morgue complaisante ultérieure propre à tant de groupes carriéristes. La violence, tendue, comme une maladroite tentative d'affirmation juvénile, peut rebuter. Militantisme hargneux et souvent obtus (contre tout : de la vivisection au machisme en passant par la cigarette, et bien sûr l'injuste système social et politique américain) peut faire rire ou agacer, mais relève d'un engagement sans faille et sans filet. On parle là d'un groupe qui est apparu au tournant des années Reagan, laboratoire d'un libéralisme qui nous aura depuis rattrapé. Une désespérance systématique glaciale, loin de nos aspirations à un droit au bonheur patenté et confortable. Mais il n'en reste que la musique de BORN AGAINST est terriblement authentique tant dans ses fulgurances au lyrisme peu commun (dans la musique punk tout au moins), que dans ses contradictions honnêtes et le refus de toute attitude ou pose. Si l'écriture musicale s'avère tordue, torturée, complexe, et la voix systématiquement écorchée, que seuls guitariste et chanteur constituent la base du groupe à géométrie instable, à l'instar des tutélaires BLACK FLAG, on peut sentir poindre à tout instant la limpidité consciente, lumineuse et cohérente d'un ensemble fragile.
C'est poignant, rare et beau.
Probablement ce que New York  nous offre de plus cru et de plus direct pour pas mal d'années encore. La bande son que Travis Bickle aurait pu passer dans son taxi pour un impossible remake du film de Martin Scorcese.

L'Un. (écrit en 2001)

BORN AGAINST : "the rebel sound of shit & failure" (KillRockStars. 2003)








samedi 3 septembre 2016

Steve RODEN "every color moving" (1988 - 2003)



Une chronique qui s’annonce mal tant l’exercice de rattrapage après une immersion insuffisante s’annonce pour le moins casse-gueule. Une chronique par trop personnelle qui tient l’auteur à cœur. Une chronique tout en boucles déphasées (qui se rencontrent à la tangente, bien évidemment). Quand évoquer l’œuvre de Steve Roden revient à payer de sa personne, le plus discrètement possible. Un de ces musiciens-passeurs par le biais de qui tout commença un jour, dans la réclusion volontaire d’une chambre exigüe. Poser des mots sur une musique d’effacement. Steve Roden définit son approche par l’expression « lowercase », comme l’art furtif d’une ambiance de l’instant captée et livrée dans son état le plus brut et des plus désarmants. Collecte de sonorités discrètes recyclées, beauté fragile du détail isolé, large aplats de masses en mouvement. Fréquences parasites de l’infra-ordinaire cher à Pérec. Vibrations d’un sound-art en pointillés, pendant sonique et territoire connexe d’un land-art à la Richard Long. L’œil curieux se fait entendre.Environ 7 heures de musiques qui documentent les 15 premières années de la carrière de l’artiste ; « face B » et autres raretés  issues de compilations à série limitée, des inédits qui ressemblent le plus souvent à un carnet de note sonore d’un work in progress qui tournerait en cercles légèrement décentrés. De ces artistes dont on reconnait la patte dès les premiers balbutiements, les premières esquisses. Parfois loin de ce qui le caractérise, mais jamais si éloigné… Toujours, l’évidence dépouillée du concept, cette humilité simple dans les  procédés rejoignant les mêmes intentions. Chronique d’une musique immanente


L'Un


Steve RODEN - "every color moving; 1988 - 2003" (coffret 6 cd; Sonoris. 2016)
 


  



lundi 20 juin 2016

Frédéric D. OBERLAND : "Peregrinus Ubique" (ou la mue des oiseaux)


« emmenez-moi au bout de la terre, emmenez-moi au pays des merveilles, il me semble que la misère serait moins pénible au soleil » - Charles. Aznavour.

(encore) de ces découvertes feutrées impossibles à contourner tant l’appel du large contenu est frontal. L’excitation est grande à son écoute, semblable à cette fébrilité impalpable qui vous étreint lors de préparatifs avant un looong périple par là-bas. Et on sait combien je suis personnellement friand de tout ce qui se rapproche de près ou de loin au récit voyage (Firewater, Gaëtan Gromer, Maninkari..) : la chronique qui suit perd de la sorte toute objectivité. 
De regretter du coup, dans les chroniques précédentes, de ne pas avoir su déceler à quel point les albums des Oiseaux Tempête étaient à ce point marqués par la forte présence de Frédéric D. Oberland, empreints, (dé)formés par cette notion de voyage, de translation, perdu que j’étais la tête dans leurs nuages. Escapade en solo du guitariste en forme d’échappée belle, pris dans un courant d’air ascendant. Eviter l’écueil de la première écoute, laissant fortement à penser d’entendre là une sorte d’édition uncut ou extended d’un album des Oiseaux de derrière les fagots : Frédéric Oberland possède indéniablement un style, le sien, certains gimmicks le trahissent, lorsque sa guitare tend à s’envoler en nappes lyriques. Mais là s’arrête l’analogie, le projet en solo versant dans une introspection qui n’est pas de mise au sein du trio évoluant en collectif. Le vol est stationnaire, sous la forme d’un lent retour sur ses propres  pas. Les masses sonores oppressantes et répétitives renforcent cette impression d’immobilisme, d’où s’extraient comme avec peine de doux échos lointains, souvenirs enfouis offert à une distante contemplation. Les fields recordings se font insistants, obsédants : là, un temps, j’ai été « par- là », traçant ce sillage commun offert à nos oreilles ensablées. Pulsions qui virent à la pulsation, six morceaux pour un récit sans fin ni fond d’un musicien qui semble appréhender la distance qui le sépare du vide.
Ici et ailleurs, partout et tout le temps, c’est-à-dire nulle part : la carte vous est proposée blanche et vierge : à vous d’en définir ses contours les plus intimes.


L'Un.


(ps : DOVNI, Disque-Objet Volant Non Identifié, accompagné de photos noir & blanc ; suffisamment singulier pour le souligner, en ces temps de musique tristement dématérialisée, vouée à une compression certaine dans la logique froide d’un disque dur externe : Alt+Delete).

Frédéric D. OBERLAND (VoxXov. 2016)